Chose, Art, Religion, Science, 1960

Dans les trois formes de sublimation proposées par Freud, l'art, la religion et la science, la Chose se présente sous la forme d'une absence, ou plutôt d'un vide. L'art consiste bien à façonner un objet autour de ce vide, lequel se trouve alors refoulé (au sens de la Verdrängung), tandis que la religion s'emploie, de tout son matériel mythologique, à éviter ce vide au moyen d'une sorte de déplacement fétichiste (Verschiebung). Quant à la science, en tant qu'elle s'origine du discours philosophique et reprend (sans le reconnaître) son idéal de savoir absolu, elle adopte une attitude que le terme d'Unglauben (incrédulité, incroyance) peut exprimer, qui correspond à son rejet (au sens propre de la Verwerfung, forclusion), quand bien même elle est posée implicitement.

"Cette Chose, dont toutes les formes créées par l’homme sont du registre de la sublimation, cette Chose sera toujours en quelque sorte représentée par un vide, précisément en ceci qu’elle ne peut pas être représentée par autre chose. Ou plus exactement, qu’elle ne peut qu’être représentée par autre chose... De même donc : – que dans l’art il y a une forme d’une Verdrängung, un refoulement de la Chose, – que dans la religion, on peut dire qu’il y a peut-être une Verschiebung (déplacement), – c’est à proprement parler de Verwerfung qu’il s’agit dans le discours de la science qui, si l’on peut dire, rejette la perspective et la présence de la Chose." (S.VII, 03/02/1960)

Chose, Signifiant, Création, Vide, 1960

La Chose n'est objet que pour autant qu'elle est d'abord retrouvée (qu'elle soit perdue est une conséquence !), mais elle est retrouvée en tant que voilée. Donc la Chose ne pourra jamais être représentée (mentalement ou artistiquement) que par "Autre chose", par "rien de spécial". La Chose n'est ni le réel primordial ni le signifiant pur, mais "ce qui du réel pâtit du signifiant" dit Lacan. Elle ne pourra donc être figurée que par un objet ayant pure valeur signifiante - comme toute oeuvre d'art, et plus largement toute création dans le cadre de la sublimation -, donc créée littéralement à partir du vide (ex-nihilo) ou de la béance que génère tout travail du signifiant.

"Comment ce rapport au signifiant peut mettre l’homme en rapport avec un objet, un objet qui représente la Chose ?... C’est qu’il y a identité entre le façonnement du signifiant et cette introduction dans le réel d’une béance, d’un trou, que l’action de l’homme - l’action raisonnable et suivie de l’homme - a toujours élargi, depuis l’origine... L’introduction de ce signifiant façonné qu’est le vase, c’est déjà tout entière la notion de la création ex nihilo, et la notion de la création ex nihilo se trouve coextensive de l'exacte situation de la Chose comme telle. »" (S.VII, 27/01/1960)

Sublimation, Chose, Pulsion, Objet, 1960

La sublimation se distingue à la fois de l'idéalisation, par laquelle le sujet s'identifie à un objet aimé, et de la conversion symptomatique qui satisfait la pulsion quant au but mais non quant à l'objet, au prix d'un "compromis", d'une substitution signifiante. Dans la sublimation la pulsion serait détournée quant au but (la satisfaction sexuelle), mais aussi quant à l'objet (également sexuel). La sublimation pointe sur la Chose, ou plus précisément "elle élève un objet à la dignité de la Chose". La Chose qui n'est pas seulement le corps mythique de la mère (ce que l'on peut déjà induire de l'articulation kleinienne), mais avant tout et originellement le lieu des pulsions (elles lui tournent autour) : "objet" radicalement hors-monde, en exclusion interne, puisqu'originellement manquant, donc vide.

"Il s’agit dans la sublimation d’une certaine forme de satisfaction des Triebe. Ce qu’on traduit improprement par instincts, ce qu’il faut traduire sévèrement par pulsions ou par dérives. Ceci traduirait que ce Trieb soit détourné de ce qu’il appelle « Ziel », c’est-à-dire son but. La sublimation nous est représentée essentiellement comme étant distincte justement de cette sorte d’économie de substitution qui est celle où d’habitude se satisfait la pulsion en tant qu’elle est refoulée... La sublimation comme telle, et en tant qu’elle apporte au Trieb une satisfaction différente de son but, de son but qui en fin de compte est toujours défini comme son but naturel, est précisément, dans les faits, ce qui révèle la nature propre du Trieb en tant qu’il n’est pas purement l’instinct. Autrement dit qu’il a rapport avec das Ding comme tel, avec la Chose en tant qu’elle est distincte de l’objet. L’objet : – pour autant qu’il spécifie les directions, les points d’attrait de l’homme dans son ouvert, dans son monde, – pour autant que l’intéresse l’objet en tant qu’il est plus ou moins son image, son reflet. Cet objet, précisément n’est pas la Chose, n’est pas das Ding pour autant qu’elle est au cœur de l’économie libidinale, et la formule la plus générale que je vous donne de la sublimation est ceci : qu’elle élève un objet à la dignité de la Chose." (S.VII, 20/01/1960)

Chose, Prochain, Loi, Désir, 1959

Le 9è Commandement se distingue d'articuler le désir et la loi : « Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain, tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui appartient à ton prochain. » (Exode, 20.17) Malgré le proximité avec ...l'âne et le reste, ce n'est pas n'importe quel bien cette "femme de ton Prochain". Il s'agit plutôt d'entendre la Chose de mon Prochain, en tant justement qu'elle n'est pas une chose ordinaire, autrement dit un simple objet d'échange, mais en quelque sorte le Prochain de mon Prochain. Elle n'est pas interdite comme n'importe objet mais, en tant que Chose du mari, elle représentante (pour lui) la Chose originelle. Comme telle elle est la source de tout interdit et de toute loi, et de la parole même : convoitée ou possédée par un tiers, la Chose ne parle pas, mais si elle se tait plus aucune loi n'existe, et si aucune loi n'existe "la Chose est morte" dit Lacan. En effet la Chose ne serait pas désirable si elle n'était pas interdite, et personne n'en aurait connaissance sans connaître la loi qui l'interdit. Et personne ne songerait à convoiter la femme de son Prochain si elle n'était pas interdite (au moins par quelque contrat ayant force de loi). Bien entendu il en va de la Chose comme du Péché en général, Saint Paul le dit clairement : avec la loi "le péché a flambé", car le péché n'est pas tant, en l'espèce, de convoiter la femme du Prochain que le fait de désobéir au commandement de ne pas la convoiter. Or ce désir de désobéissance, désir d'annihiler la loi, est proprement désir de mort - pour la Chose, pour le Prochain, et pour soi-même.

"C’est pour autant que ce das Ding est le corrélatif même de la loi de la parole, que la convoitise même dont il s’agit c’est une convoitise qui s’adresse non pas à n’importe quoi que je désire, mais à quelque chose en tant qu’elle est la Chose de mon prochain. C’est pour autant qu’elle préserve cette distance de la Chose en tant que fondée par la parole elle–même que ce commandement prend son poids et sa valeur. Mais là où aboutissons-nous ? Que dirons-nous donc ? Est-ce que la loi est la Chose ? Que non pas ! Toutefois je n’ai eu connaissance de la Chose que par la loi. En effet, je n’aurais pas eu l’idée de la convoiter si la loi n’avait dit : « Tu ne la convoiteras pas ». Mais la Chose trouve, en l’occasion, produit en moi toutes sortes de convoitises grâce au commandement. Car sans la loi, la Chose est morte." (S.VII, 23/12/1959)

Bien, Loi morale, Désir, Chose, KANT, 1959

De même que la physique newtonienne a ruiné l'ancienne conception du réel comme étant "ce qui revient toujours à la même place", la morale kantienne a éliminé de ses fins la recherche de tout bien ou de tout objet mondain, à l'exception de la volonté bonne en tant qu'adhérente au principe d'une action universalisable. Or, de même que le caractère radical et irréalisable d'un tel principe ne fait aucun doute, il est difficile de voir, dans la loi universelle, autre chose qu'une bonne Nature simplement présupposée. Au fond sur le "principe", Kant est d'accord avec Sade, lequel préconise une morale de la jouissance absolument sans limite pour tous, en accord les principes de la "République" ("français, encore un effort..." !) et avec les lois d'une Nature supposément universelle. Certes, voici une morale encore plus utopique et irréalisable objectivement que celle de Kant, fort heureusement... Mais le vrai point d'achoppement, pour l'un comme pour l'autre, est d'avoir cherché malgré tout à représenter, voire à présentifier un souverain Bien : l'objet inconditionné de la raison pratique, pour Kant, soit la totalité du désirable soumise à la condition suprême de la vertu. Or il n'y aurait aucune raison de faire appel à la vertu si le suprêmement désirable en question (c'est Kant qui l'hypostasie, dans la partie "dialectique" de sa Critique de la raison pratique) n'était pas en même temps suprêmement interdit ! En réalité, ce souverain Bien (surtout sous les traits du Prochain) se confond strictement avec l'objet absolu du désir dans lequel la théorie freudienne nous apprend à repérer la Chose originelle, l'objet incestueux. Quiconque tente de s'approcher de ce souverain Bien terriblement ambivalent, par les voies d'une morale fanatique (visant le Prochain idéalisé) aussi bien que par celles du crime (visant le même objectivé), ne peut qu'en payer ou en faire payer le prix fort : la douleur, si ce n'est la mort, juste monnaie du réel. L'objet de l'éthique juste consisterait plutôt - prudemment, ce qui peut être fort subtil - à se tenir à distance de la Chose comme d'ailleurs du Prochain (et aussi de ses biens !), ce dont s'acquittent - généralement - assez correctement les lois, sur la base des Commandements du Décalogue.

"La réalité se pose pour l’homme, et c’est en ceci qu’elle l’intéresse, d’être structurée, d’être le quelque chose qui, dans son expérience, se présente - vous ai-je dit au moment du Président Schreber, au moment où je le commentais - comme "ce qui revient toujours à la même place"... Ce retour des astres toujours à la même place, là, est quelque chose qui se poursuit à travers les âges pour aboutir à cette structuration de la réalité qui, pour nous, s’appelle le résultat de la physique, qui s’appelle la science... Ainsi, l’exigence première qui nous a fait, à travers l’histoire, sillonner la structuration du réel pour en faire cette science suprêmement efficace, suprêmement décevante aussi, pour autant que ce das Ding - il nous en avait donné la première exigence : trouver ce qui se répète, ce qui revient, ce qui nous garantit de revenir toujours à la même place - nous a poussés jusqu’à l’extrême où nous sommes, où nous pouvons mettre en question toutes les places, et où plus rien dans cette réalité - que pourtant nous avons appris, à si admirablement bouleverser - ne répond pour nous à cette recherche, à cet appel qui lui donne la sécurité du retour.
Pourtant, c’est autour de cette recherche de « ce qui revient toujours à la même place », c’est à elle que reste appendu ce qui s’est élaboré au cours des âges de ce que nous appelons « éthique »... C'est pour autant que pour Kant, la physique newtonienne le force à une révision radicale de la fonction de la raison en tant que pure, c'est expressément appendu à cette mise en question d'origine scientifique, que se propose à nous une morale dont les arêtes, dans leur rigueur, n'avaient même jusque là jamais pu être entrevues. À savoir cette morale qui se détache expressément et comme telle, de toute référence à un objet quel gu'il soit... Nul Wohl, nul bien - que ce soit le nôtre ou celui de notre prochain - ne doit, comme tel, entrer dans la finalité de l'action morale, La seule définition de l'action morale possible est celle-ci, que Kant nous donne sous la formule bien connue de : "Fais que la maxime de ton action puisse être prise comme une maxime universelle"... Cette formule qui, vous le savez, est la formule centrale de l’éthique kantienne, est poussée, recherchée, dans ses plus extrêmes conséquences, et le radicalisme - de ce qu’il exclut comme tel tout rapport à un « bien » - va jusqu’à ce paradoxe : qu’on peut dire qu’en fin de compte la gute Willen, la bonne volonté, est quelque chose qui se pose absolument comme exclusive de toute action entraînant un « bien », de tout bienfait... Bien entendu, personne n’a jamais pu - il n’en doutait pas non plus lui-même un instant - mettre en pratique, en application, d’aucune façon un tel axiome moral... Car entendez-le bien, ce que Kant nous ordonne, quand nous considérons la maxime qui règle notre action, ce qu’il nous donne expressément d’une façon articulée est ceci : de la considérer un instant comme la loi d’une nature où nous serions appelés à vivre. C’est ici que lui semble s’établir l’appareil, qu’il nous fera repousser avec horreur, de telle ou telle des maximes auxquelles nos penchants nous entraîneraient bien volontiers... Mais observez-le quand il nous dit qu’il s’agit des lois d’une « nature », il ne dit pas d’une « société ». Il s’agit bien de cette référence à la réalité dont je parle car, bien sûr, s’il nous parlait d’une référence à la société, il n’est que trop clair que les sociétés vivent trop bien, non seulement d’une référence à des lois qui sont très loin de supporter, en contrepartie, la mise en place d’une application universelle, mais que bien plus encore, c’est à proprement parler de la transgression de ces maximes que les sociétés prospèrent et, ma foi, s’accommodent fort bien. Il s’agit donc de la référence mentale à une nature idéale en tant qu’elle est ordonnée par les lois d’un objet pour tout dire idéal, construit à l’occasion de la question que nous nous posons sur le sujet de notre règle de conduite...
Si la "Critique de la raison pratique" est parue en 1788, sept ans après la première édition de la Critique de la raison pure, il est un autre ouvrage qui, lui, est paru six ans après, un peu au lendemain de Thermidor, en 1795, et qui s’appelle "La philosophie dans le boudoir"... Ce sont exactement les critères kantiens qu’il met en avant pour justifier les positions de ce qu’on peut appeler une sorte d’antimorale... Le seul morceau dont je vous recommande expressément la lecture, ce morceau s’appelle « Français, encore un petit effort pour être républicains »... Le Marquis de Sade nous propose, avec une extrême cohérence, de prendre en effet pour maxime universelle de notre conduite le contre-pied - vue la ruine des autorités en quoi consiste dans les prémisses de cet ouvrage, l'avènement d'une véritable république - le contre-pied de ce qui a pu toujours jusque là être considéré comme, si l'on peut dire, le minimum vital d'une vie morale viable et cohérente. Et à la vérité, il ne le soutient pas mal. Ce n'est point par hasard si nous voyons dans La philosophie dans le boudoir - d'abord et avant tout - être fait l'éloge de la calomnie. La calomnie, nous dit-il, ne saurait être en aucun cas nocive, car en tout cas, si elle impute à notre prochain quelque chose de beaucoup plus mauvais que ce qu'on peut lui attribuer, elle aura pour mérite de nous mettre en garde en toute occasion contre ses entreprises. Et c'est ainsi qu'il poursuit, point par point, justifiant, sans en excepter aucune, le renversement de tout ce qui est considéré comme les impératifs fondamentaux de la loi morale, continuant par l'inceste, l'adultère, le vol et tout ce que vous pouvez y ajouter. Prenez simplement le contre-pied de toutes les lois du Décalogue et vous aurez ainsi l'exposé cohérent de quelque chose dont le dernier ressort s'articule en somme ainsi : nous pouvons prendre comme loi, comme maxime universelle de notre action, quelque chose qui s'articule comme le droit à jouir d'autrui quel qu'il soit, comme instrument de notre plaisir. Sade démontre avec beaucoup de cohérence que cette loi étant universelle, universalisée, c'est-à-dire que par exemple, si elle permet aux libertins la libre disposition de toutes les femmes, indistinctement et quel que soit ou non leur consentement, inversement il libère les femmes de tous les devoirs qu'une société vivante et civilisée leur impose dans leurs relations conjugales, matrimoniales et autres, et que quelque chose est concevable, qui ouvre toutes grandes les vannes qu'il propose imaginairement à l'horizon du désir qui fait que tout un chacun est sollicité de porter à son plus extrême les exigences de sa convoitise et de les réaliser. Si même ouverture est donnée à tous, alors on verra ce que donne une société naturelle. Notre répugnance, après tout, pouvant très légitimement être assimilée à ce que Kant prétend lui-même éliminer, retirer des critères de ce qui pour nous fait la loi morale, à savoir un élément sentimental.
Eh bien, nous touchons ici quelque chose par quoi l'éthique rencontre, dans sa recherche de justification, d'assiette, d'appui dans le sens de la référence au principe de réalité, son propre achoppement, son propre échec. Je veux dire où une aporie éclate de l'articulation mentale qui s'appelle éthique. Car aussi bien, comme vous le savez, il est tout à fait clair que de même que l'éthique kantienne n'a pas d'autre suite que cet exercice gymnastique dont je vous ai fait remarquer la fonction essentiellement formatrice pour quiconque pense, de même l'éthique sadiste, bien sûr, n'a eu aucune espèce de suite sociale... Il est clair que nous nous trouvons là devant quelque chose qui, tout de même, pose une question. Précisément la question du rapport avec das Ding... Kant admet tout de même un corrélatif sentimental de la loi morale dans sa pureté, et très singulièrement ce n’est autre chose que la douleur elle-même. Kant : « Par conséquent, nous pouvons bien voir a priori que la loi morale, comme principe de détermination de la volonté, par cela même qu’elle porte préjudice à toutes nos inclinations, doit produire un sentiment qui peut être appelé de la douleur. Et c’est ici le premier, et peut-être le seul cas, où il nous soit permis de déterminer, par des concepts « a priori », le rapport d’une connaissance qui vient ainsi de la raison pure pratique, au sentiment du plaisir ou de la peine. »... Kant est de l’avis de Sade. Car pour atteindre absolument das Ding, pour ouvrir toutes les vannes du désir, qu’est-ce que Sade nous montre à l’horizon ? Douleur d’autrui et aussi bien la propre douleur du sujet, car ce ne sont à l’occasion qu’une seule et même chose. Cet extrême du plaisir, pour autant qu’il consiste à forcer l’accès à la Chose, nous ne pouvons pas le supporter, et c’est ce qui fait le côté dérisoire, le côté - pour employer un terme populaire - maniaque qui éclate à nos yeux dans les constructions romancées d’un Sade." (S.VII, 23/12/1959)

Inceste, Chose, Loi, Désir

Freud a établi que le désir de jouir de la Chose maternelle, désir d'inceste, est le désir fondamental - car structurellement le désir est désir de répétition, donc volonté de retrouver le tout premier objet, le corps à jamais perdu, mythique, de la mère : das Ding, la Chose. Il s'en déduit que l'interdit de l'inceste maternel est l'interdit fondamental, et qu'il a la primauté sur la prohibition de l'inceste paternel (préjudiciable surtout économiquement selon Lévi-Strauss). Si l'anthropologie - même structurale - n'en souffle mot, c'est d'une part en raison du caractère insu et inconscient d'un tel désir, littéralement inconcevable, que d'autre part il s'agit du crime "parfait" contre le sujet et contre le désir, celui qu'on ne voit pas et surtout qu'on ne dit pas, et dont personne ne saurait témoigner parce qu'il empêche le dire en général en supprimant l'étape de la demande dans la construction du désir. - Encore ce "crime" lui-même - décrivant un impossible : retrouver l'objet perdu - n'est-il qu'un mythe.

"Freud apporte, aux fondements de la morale, que la loi fondamentale c’est la loi de l’interdiction de l’inceste... Il est important qu’il y ait un homme qui, à un moment donné de l’histoire, se soit levé pour dire : « C’est là le désir essentiel »... Freud désigne à la fois dans l'interdiction de l'inceste le principe de la loi fondamentale, de la loi primordiale, autour de laquelle tous les autres développements culturels ne sont que des conséquences et des rameaux, et en même temps l'identifie au désir le plus fondamental.
Ceci est toujours - par quelque côté - éludé, même quand Claude Lévi-Strauss, confirmant en quelque sorte dans son étude magistrale des Structures élémentaires de la parenté, le caractère primordial de la loi comme telle, à savoir l'introduction du signifiant et de sa combinatoire dans la nature humaine par l'intermédiaire des lois préférentielles du mariage réglé par une organisation des échanges qu'il qualifie comme « structure élémentaire », pour autant que des indications positives, préférentielles, sont données au choix du conjoint, c'est-à-dire qu'un ordre est introduit dans l'alliance, produisant une dimension nouvelle à côté de celui de l'hérédité en somme... même quand Claude Levi-Strauss fait cela, et tourne longuement autour de la question de l'inceste pour nous expliquer ce qui rend en quelque sorte nécessaire qu'il soit interdit, il ne va tout de même pas plus loin qu'à nous indiquer pourquoi le père n'épouse pas sa fille, c'est-à-dire qu'il faut que les filles soient échangées, pour ainsi dire.
Mais pourquoi le fils ne couche pas avec sa mère ? C'est tout de même là qu'il reste quelque chose de voilé... C’est bien dans l’ordre de la culture que joue la loi et que la loi a pour conséquence, sans aucun doute bien entendu, toujours d’exclure cet inceste fondamental, l’inceste fils-mère qui est le point central sur lequel Freud met l’accent...
C’est là aussi que je veux vous arrêter, vous montrant qu’en quelque sorte, ce que nous trouvons dans la loi de l’inceste, c’est quelque chose qui se situe fondamentalement, et comme tel, au niveau du rapport inconscient avec das Ding, la Chose. C’est pour autant que le désir pour la mère, disons, ne saurait être satisfait, parce qu’il est la fin, le terme, l’abolition de tout le monde de la demande qui est justement celui qui structure le plus profondément, et comme tel, l’inconscient de l’homme. C’est justement dans la mesure même où la fonction du principe du plaisir est de faire que l’homme cherche toujours ce qu’il doit retrouver mais qu’il ne saurait atteindre, c’est là que gît l’essentiel, ce ressort, ce rapport qui s’appelle : la loi de l’interdiction de l’inceste." (S.VII, 09/12/1959)

Inceste, Chose, Commandement, Parole

Le désir d'inceste, désir fondamental, désigne la Chose (maternelle) comme objet absolu du désir et souverain Bien, tout en l'invalidant radicalement : ce désir est interdit, mais surtout impossible à assouvir, puisque son objet s'avère à jamais perdu, autant qu'irremplaçable. Il n'y a pas d'autre souverain Bien et l'éthique devra donc faire avec ce vide de la Chose originelle ; de même qu'elle devra - pragmatiquement - faire avec la possibilité, la réalité des dix péchés prohibés, en tant qu'ils forment l'ordinaire de la vie sociale et ne peuvent qu'être contenus. Le seul objet défendu "catégoriquement", au sens kantien, étant la Chose - mais, avant d'être, éventuellement, catégorique, l'énoncé d'un tel interdit s'avère inutile, redondant, et surtout impossible même à formuler. Rappelons que la réalisation de l'inceste, désir fondamental, fin même du désir, signerait aussi la fin et l'inutilité de la demande, de toute parole. Ce n'est donc pas la loi qui interdit l'inceste mais l'impossible de l'inceste qui permet l'énonciation de toute loi, et la possibilité de la parole en général. C'est bien pourquoi les Dix Commandement n'en tiennent, littéralement, pas "compte", alors qu'ils le présupposent nécessairement, logiquement. (*)

"Il y a quelque chose que j’ai déjà indiqué, c’est que les Dix Commandements ne sont peut-être que les commandements de la parole. Je veux dire les commandements qui explicitent ce sans quoi il n’y a pas de parole - je n’ai pas dit de discours - possible... Ces dix commandements qui constituent à peu près tout de ce qui contre vents et marées constituent ce qui est reçu comme commandements par l’ensemble de l’humanité civilisée ou pas... Dans ces dix commandements, nulle part il n’est signalé qu’il ne faut pas coucher avec sa mère... Les dix commandements destinés à tenir, au sens le plus profond du terme, le sujet à distance de toute réalisation de l'inceste, c'est un mode sous lequel ils sont interprétables, à une condition et à une seule, c'est si nous nous apercevons en même temps que cette interdiction de l'inceste comme je vous l'ai indiqué, n'est autre chose que la condition pour que subsiste la parole. En d'autres termes je crois que ceci nous ramène à interroger le sens des dix commandements pour autant qu'ils sont liés de la façon la plus profonde, à ce qui règle, à ce qui gouverne cette distance du sujet au das Ding : - pour autant que cette distance est justement la condition de la parole, - pour autant que la parole, alors, s'abolit, ou s'efface, - pour autant que ces dix commandements sont la condition de la subsistance de la parole comme telle.
Je ne fais qu'aborder à cette rive. Mais dès maintenant, je vous en prie, que personne ne s'arrête à cette idée que les dix commandements sont la condition, comme on veut bien le dire, de toute vie sociale, car à la vérité, comment, sous un autre angle, saurions-nous ne pas nous apercevoir qu'à les énoncer tout simplement ils apparaissent comme, en quelque sorte, le catalogue et le chapitre de nos transactions à chaque instant ? Ils sont, en quelque sorte, si l’on peut dire, la loi et la dimension de nos actions en tant que proprement humaines. Nous passons notre temps, en d’autres termes, à violer les dix commandements, et c’est bien pour cela, dirai-je, qu’une société est possible...
Eh bien, on peut dire que le pas fait, au niveau du principe du plaisir, par Freud, est celui-ci : c’est de nous montrer qu’il n’y a pas de Souverain Bien, que le Souverain Bien, qui est das Ding, qui est la mère, qui est l’objet de l’inceste, est un bien interdit, et qu’il n’y a pas d’autre bien. Tel est le fondement, renversé chez Freud, de la loi morale." (S.VII, 09/12/1959)

 

(*) (C'est la même chose au niveau du droit positif : peu d'Etats jugent utile de criminaliser l'inceste en tant que tel, c'est-à-dire dégagé des circonstances, elles évidemment criminelles, consistant à violenter ou violer des enfants, ou des personnes vulnérables : imaginons qu'une mère et son fils, ou un père et sa fille, adultes et consentants (certes ce n'est jamais évident à établir, avec certitude, mais la justice se contente de déclarations, si elles sont corroborées), consomment le péché de chair à l'instar de n'importe quel couple traditionnel, l'on conçoit mal pourquoi la marée-chaussée devrait s'en mêler. Beaucoup plus probable en revanche, dans le cercle familial et le voisinage, serait une sorte de réprobation morale collective, de honte partagée, le tout scellé sous la chape de plomb d'un silence absolu, car qui pourrait avoir les mots pour témoigner de l'indicible, et pourquoi ? Gageons surtout que l'inceste, comme souvent, comme presque toujours, ne sera tout simplement pas vu, pas entendu, ou pas cru - car qui pourrait imaginer une "chose" pareille ? Enfin, quand bien même la chose incestueuse (sexuelle, s'entend) serait-elle de notoriété publique, voire avouée, ou même vantée, toujours entre adultes "consentants", comment pourrait-on savoir avec certitude ce qui se passe, ou pas, réellement dans la sphère privée, ou pour dire les choses crûment et sans ambage, sous les draps ? Pour finir c'est la question du consentement qui revient, lancinante, pour semer le trouble et le doute. L'un des partenaires (disons le plus âgé des deux) n'est-il pas fatalement en position de profiter de son statut, de dominer, finalement d'abuser de l'autre ? Il apparait de plus en plus que l'hypothèse d'un rapport sexuel incestueux "en tant que tel", "réussi", "pur" si l'on ose dire, expurgé de toute circonstance délictueuse ou criminelle, semble se perdre dans les brumes de l'improbable, se fracasse même franchement sur le mur, comme déjà dit, de l'indicible - pour toutes les raisons évoquées plus haut rattachant l'interdit de l'inceste à la possibilité de la parole. Rappelons que l'inceste maternel, en tant que consommé ou réalisé, relève de l'impossible davantage que de l'interdit, c'est à ce titre qu'il pourrait être qualifié de mythe. Quant à la tendance incestueuse, le désir lui-même, dans cette relation asymétrique de la mère à l'enfant et de l'enfant à la mère, il ne saurait être imputé à la mère que de façon accidentelle (son désir, a priori, est ailleurs), au titre de la perversion, tandis que ce désir est la règle du côté de l'enfant : rappelons que c'est là son désir essentiel. Le mythe concerne donc l'objet, et sa possession, mais pas le désir en lui-même !)

Autre, Langage, Système, Psychose

Il faut que le langage soit un système - et au niveau de la parole, un quadriparti -, un système "contenant" les mots qui ne doivent pas se répandre, pourrait-on dire, et il y a un terme particulier qui tient tout le système, et qui ne doit pas manquer - bien que cela arrive précisément dans la psychose. Il faut qu'une synchronie de tous les signifiants soit constituée - depuis l'origine du langage ! - pour que le jeu de l'interlocution y prenne place effectivement, et donc pour qu'Un (locuteur) puisse lui-même trouver sa place, à un moment donné, en tant qu'Autre de l'Autre. Le psychotique ne le permet pas, c'est l'Autre qui lui parle, directement, à l'oreille, sans aucune distance.

" C'est bien pour autant que quelque chose qui fait qu'il ne saurait y avoir de 2 sans 3, qui, sûrement, je le pense, doit comporter même le 4, la quadripartite, le Geviert, comme dit quelque part Heidegger, pour autant que quelque chose, qu'un terme est constitué, qui tient le système des mots, leur base, dans une certaine distance, une certaine dimension relationnelle, c'est pour autant que ce terme dont il s'agit peut être refusé, qu'il y a quelque chose qui manque et vers quoi tendra désespérément le véritable effort de suppléance, de la significantisation, que nous verrons se développer toute la psychologie du psychotique... Il y a là quelque chose qui contient les mots - qui les contient au sens où contenir veut dire retenir - où une articulation, une distance primitive est concevable, est possible et introduit la synchronie sur laquelle ensuite peut s'étager la dialectique dont il s'agit, la dialectique essentielle, celle où l'Autre peut se trouver comme Autre de l'Autre. Cet Autre de l’Autre qui n’est là que par sa place, peut trouver sa place même si nulle part nous ne pouvons le trouver dans le réel, même si tout ce que nous pouvons trouver dans le réel pour occuper cette place ne vaut que pour autant qu’il occupe cette place mais ne peut lui apporter aucune autre garantie que d’être cette place. " (S.VII, 09/12/1959)

Négation, Enonciation, Parole, Inconscient

La particule négative "ne" (dans "je crains qu'il ne vienne" par exemple) introduit un flottement, une hésitation entre un voeux et son contraire, bien fait pour illustrer la différence - et même la discordance en l'occasion - entre énonciation et énoncé, puisque c'est seulement au niveau de la parole comme telle (énonciation) qu'elle rend sensible cette contradiction venue tout droit de l'inconscient (mais dans l'inconscient la particule n'existe pas, il n'y a que des négations "simples").

" Il faudrait, en réalité, étendre cette étude de la Verneinung, de la négation - comme j'ai déjà devant vous commencé d'amorcer de le faire - la prolonger par une étude de la particule négative, et se demander si ce n'est pas là que se trouve, dans cette particule, dans ce petit « ne » dont je vous ai montré, indiqué, appris dans la trace de Pichon, que dans la langue française il se montre dans un usage si subtilement différencié au niveau de ce « ne » discor-dantiel, dont je vous ai montré la place entre l'énonciation et l'énoncé, cette place qui le fait apparaître si paradoxalement dans les cas où, par exemple, le sujet énonce sa propre crainte : « Je crains - non pas comme la logique semble l'indiquer - qu'il vienne»: c'est bien là ce que le sujet veut dire, mais : « Je crains qu'il ne vienne », en français. Et ce « ne», si bien dit de cette façon, nous montre sa place flottante entre les deux niveaux dont je vous ai appris à distinguer, dont je vous ai appris à faire usage du graphe pour en retrouver la distinction, celui de l'énonciation du sujet pour autant que le sujet dit : « Je crains quelque chose, qu'en énonçant je fais surgir dans mon existence et, du même coup, dans son existence de vœu qu'il vienne ».
C'est là que s'introduit ce petit « ne » qui le distingue, qui montre la discordance de l'énonciation à l'énoncé, et qui montre la véritable fonction de la particule. La particule négative ne peut surgir, ne peut être, ne vient au jour qu'à partir du moment où je parle vraiment, et non pas au moment où je suis parlé, si je suis au niveau de l'inconscient.
C’est sans doute là ce que veut dire FREUD. Et je crois que c’est bon d’interpréter ainsi ce que dit FREUD quand il dit qu’il n’y a pas de négation au niveau de l’inconscient, car aussitôt après il nous montre que, bien sûr, il y en a une. C’est-à-dire que dans l’inconscient, il y a toutes sortes de façons de la représenter métaphoriquement. Il y a toutes sortes de façons, dans un rêve, de représenter la négation, sauf bien sûr la petite particule « ne », parce que la petite particule « ne » fait partie du discours. " (S.VII, 09/12/1959)

Douleur, Motricité, Architecture, Baroque

La douleur serait comme la manifestation d'une tension affectant l'être vivant privé de motricité. La pierre elle-même, pour autant qu'elle se trouve dressée, scellée, changée par notre oeuvre en monument architectural, n'est-elle pas comme une "douleur pétrifiée" ? De là, paradoxalement les formes dites "torturées" du style baroque, alors même qu'elles s'efforcent au plaisir et dans le même temps semblent s'y épuiser, tentent de libérer le mouvement et se tordent, se contrarient de n'y point parvenir entièrement.

" Peut-être nous devons concevoir la douleur comme quelque chose qui dans l’ordre d’existence, est peut-être comme un champ qui s’ouvre, précisément, à la limite où il n’y a pas la possibilité pour l’être de se mouvoir. Est-ce que quelque chose ne nous est pas là ouvert, dans je ne sais quelle aperception des poètes, dans le mythe de Daphné se changeant en arbre sous la pression à laquelle elle ne peut plus échapper, que quelque chose dans l’être vivant qui n’a pas la possibilité de se mouvoir, nous suggère jusque dans leur forme la présence de ce qu’on pourrait appeler « une douleur pétrifiée » ?
Est-ce qu’il n’y a pas dans ce que nous faisons nous-mêmes du règne de la pierre, pour autant que nous ne la laissons plus rouler, pour autant que nous la dressons, que nous en faisons ce quelque chose d’arrêté qui est une architecture, est-ce qu’il n’y a pas dans l’architecture elle-même quelque chose, pour nous, comme la présentification de la douleur?
Quelque chose irait dans ce sens. C’est ce qui se passe, à la limite, quand à un moment de l’histoire de l’architecture, celui du baroque... quelque chose est tenté pour faire de l’architecture elle-même, je ne sais quel effort vers le plaisir, pour lui donner je ne sais quelle libération, qui la fait en effet flamber dans ce qui pour nous apparaît comme un tel paradoxe dans toute l’histoire de la bâtisse et du bâtiment. Cet effort vers le plaisir, aussi bien qu’est-ce qu’il donne, si ce n’est ce que nous appelons - dans notre langage, ici, métaphorique, et qui va loin comme tel - des formes torturées. " (S.VII, 09/12/1959)

Chose, Hystérie, Obsession, Plaisir

Si toute expérience de satisfaction consiste à faire ressurgir la Chose originelle, en tout cas à s'inscrire fatalement dans son sillage, on comprend que pour l'hystérique cette satisfaction laisse éternellement à désirer, tandis qu'à l'inverse pour l'obsessionnel elle est redoutée comme apportant trop de plaisir.

"Si effectivement, l’action spécifique qui vise à l’expérience de satisfaction, est une action dont la fin est de reproduire l’état, de retrouver das Ding, l’objet, nous comprendrons bien des modes de ce qui est le comportement névrotique, de la conduite de l’hystérique, si tant est qu’il s’agit, dans la conduite de l’hystérique, de recréer un état centré par l’objet en tant que cet objet, das Ding, est le centre et le support d’une aversion comme Freud l’écrit quelque part. C’est en tant que l’objet premier est objet d’insatisfaction que s’ordonne, s’organise l’Erlebnis spécifique de l’hystérique. Et c’est aussi pour autant que par une différence, une distinction, une opposition que Freud a vue, la première, et qui n’a pas lieu d’être abandonnée que dans la névrose obsessionnelle, cet objet, das Ding, par rapport à quoi s’organise l’expérience de fond, l’expérience de plaisir, est un objet qui littéralement apporte trop de plaisir." (S.VII, 09/12/1959)

Réalité, Chose, Objet, Perception, FREUD

L'accès à la réalité, à la chose réelle, se présente de façon foncièrement ambivalente chez Freud : d'un côté sont les choses ("sache") explicitement perçues, à portée de langage, qui vont constituer le monde du sujet ; de l'autre, comme protégée par la première réalité, la Chose ("das Ding") qui se présente, et seulement implicitement, comme l'objet de désir "à retrouver" derrière chaque perception - chose que bien sûr l'on ne retrouve jamais. Das Ding est "l'Autre absolu du sujet", mythique, à jamais perdue, mais présente - et même structurante - en mode hallucinatoire (elle a toujours été hallucinée) derrière toute perception d'objet et orientant toute la recherche du plaisir.

"La Sache, dirai-je, est donc bien cette « chose », produit de l’industrie si l’on peut dire, de l’action humaine, en tant qu’elle est action dirigée, gouvernée par le langage. Les « choses » sont en somme à la surface, toujours à portée d’être explicitées, si implicites qu’elles soient d’abord dans la genèse de cette action... Das Ding se situe ailleurs que dans cette relation en quelque sorte réfléchie, pour autant qu’elle est explicitable, qui fait l’homme mettre en question ses mots comme se référant aux choses qu’ils ont pourtant créées. Il y a autre chose dans das Ding. Ce qu’il y a dans das Ding, c’est le secret véritable. Car il y a un secret de ce principe de réalité dans Freud... c’est que ce principe de réalité lui-même fonctionne comme isolant le sujet de la réalité...
Freud nous dit que : "le but premier et le plus proche de l’épreuve de la réalité n’est pas de trouver un objet dans la perception réelle qui corresponde à ce que le sujet se représente sur le moment, mais ceci de le retrouver, de se témoigner qu’il est encore présent dans la réalité"... Bien entendu, il est clair que ce qu’il s’agit de trouver ne peut pas être retrouvé, puisque c’est de sa nature que l’objet est perdu comme tel... Le système du monde freudien, c’est-à-dire du monde de notre expérience, c’est que c’est cet objet, das Ding, en tant qu’Autre absolu du sujet, qu’il s’agit de retrouver... Et si en fin de compte, il n’y a pas quelque chose qui l’hallucine en tant que système de référence, aucun monde de la perception n’arrive à s’ordonner, à se constituer d’une façon humaine, d’une façon valable. Ce monde de la perception nous étant donné comme corrélatif, comme dépendant, comme référence à cette hallucination fondamentale sans laquelle il n’y aurait aucune attention disponible." (S.VII, 09/12/1959)

Chose, Réalité, Cri, Silence

La Chose originelle ne peut nous apparaître que comme foncièrement étrangère et hostile, puisque pour premier contact avec la réalité nous devons faire avec son absence, manifestée par cri ; elle devrait être parole, vivante, mais la voilà muette, motus - réduite au mot.

"Mais pour aujourd’hui, je ne veux qu’insister sur quelque chose qui est que la Chose ne se présente à nous que pour autant qu’elle fait mot, comme on dit faire mouche, que la façon dont l’étranger et l’hostile apparaissent dans la première expérience de la réalité pour le sujet humain, que la façon dont il se présente dans le texte de Freud, j’y ai insisté, c’est le cri... Dans la langue allemande « das Wort » est à la fois « le mot » et « la parole ». Le mot « mot » dans la langue française, ne l’oubliez pas, a un poids et un sens particuliers. « Mot », c’est essentiellement : « Point de réponse, mot... » comme dit quelque part La Fontaine. « Mot » c’est ce qui se tait, « Mot » c’est justement à quoi aucun mot n’est prononcé... Ces choses sont des choses en tant que muettes. Et des choses muettes ça n’est pas tout à fait la même chose que des choses qui n’ont aucun rapport avec les paroles." (S.VII, 09/12/1959)

Loi morale, Principe de réalité, Principe de plaisir, Réel

Dans l'approche freudienne de la loi morale, à rebours de tout idéalisme, nous sommes confrontés au Réel comme tel. C'est ce qui ressort de la dualité du principe de plaisir (qui fait sa loi à l'inconscient) et du principe de réalité (qui est censé guider l'action), car si "au-delà du principe de plaisir" se profile l'instinct de mort, la "réalité" elle-même s'avère des plus fuyantes (le "réel" en serait le point de butée ultime) : de quoi rendre la loi morale d'autant plus impérieuse.

"Ma thèse est que la loi morale, le commandement moral, la présence de l’instance morale, ce en quoi cette instance s’impose à nous, est ce qui représente ce par quoi se présentifie, dans notre activité - en tant qu’elle est structurée par le Symbolique - le Réel, le Réel comme tel, le poids du Réel... Nous sentons bien aussi que parler de Réel à propos de la loi morale, c’est quelque chose qui semble mettre en question la valeur d’un terme que nous intégrons d’ordinaire sous le vocable de l’Idéal... La position dite « idéaliste » est une position de confort, celle de Freud - comme d’ailleurs de tout homme sensé - est bien autre chose : la réalité est précaire. Et c’est justement dans la mesure où son accès est si précaire que les commandements qui en tracent la voie sont des commandements tyranniques." (S.VII, 18/11/1959)

Ethique, Psychanalyse, Surmoi, Réel

Pour la psychanalyse, l'éthique vaut comme une mise à l'épreuve cruciale en cela qu'elle embrasse le principal impératif freudien, ce « Wo Es war, soll Ich werden », cette question du Je qui doit choisir entre les impératifs cruels du Surmoi et l'orientation vers son vrai désir, soit à l'apposé même des idéaux qui font l'objet de la morale ordinaire, une orientation vers la prise en compte du Réel.

"L’éthique doit viser dans un domaine, disons de l’idéal, sinon de l’irréel, vous verrez au contraire que c’est corrélativement dans le sens d’un approfondissement de cette notion du Réel, et inversement, que c’est pour autant qu’il s’agit d’une orientation du repérage de l’homme par rapport au Réel que la question éthique - je dis pour autant que la position de Freud nous fait faire un progrès - s’oriente et s’articule." (S.VII, 18/11/1959)

Ethique, Psychanalyse, Faute, Désir

La psychanalyse manifeste un regain d'intérêt pour l'univers de la faute, typiquement sous son aspect morbide (ce qui semble un pléonasme). Le besoin de punition trouve ses racines dans le mythe, celui du meurtre du père, voire dans la pulsion de mort. Donc non seulement l'éthique ne se limite pas au sentiment d'obligation ou à la conscience morale, mais elle connecte décisivement la faute avec le désir qui engendre censure et culpabilité.

"Notre expérience nous a conduit à approfondir plus qu’on ne l’avait jamais fait avant nous, l’univers de la faute... En fait ce à quoi nous avons affaire, c’est quelque chose qui ne s’appelle rien de moins que l’attrait de la faute." (S.VII, 18/11/1959)