La célèbre image du pot de moutarde… Lacan remarque qu’il n’existe pas d’exemple où l’on ouvre un pot de moutarde et où l’on trouverait simplement de la moutarde comme réalité première. Le pot lui-même constitue déjà une création symbolique instituant un certain rapport au vide : il suppose l’existence d’êtres parlants capables d’isoler un contenant et de le constituer comme objet. Dans l’image du pot de moutarde, ce qui est véritablement essentiel n’est pas la matière qui remplit l’objet, mais le trou autour duquel le pot est constitué. Lacan y voit le sens premier de la formule selon laquelle Dieu crée le monde ex nihilo. La création ne consiste pas à remplir un vide préexistant ; elle consiste à structurer un espace autour d’une absence. Or c’est à partir de cette perspective que Lacan redéfinit ce qu’est un objet scientifique. Un objet quelconque ne devient pas objet scientifique parce qu’on le considère selon sa forme mesurable ou sa substance, mais d’abord lorsqu’on l’inscrit dans une structure où il peut être conçu comme susceptible de manquer. Il faut comprendre que ce manque est de l’ordre de la cause, il est la causalité propre de l’objet en laquelle Lacan décèle la véritable “cause matérielle”, complètement “loupée” par Aristote selon lui. Pour Aristotle, la matière est ce qui remplit une forme, par exemple la moutarde elle-même. Pour Lacan la véritable cause matérielle n’est pas ce qui remplit le vide, mais le vide lui-même. Aristote, bien qu’ayant proposé une conception subtile du lieu comme dernier contenant, ne pouvait envisager qu’un espace vide sépare les objets. À partir de là, Lacan relie cette réflexion à la question du nombre et de la constitution du premier signifiant : un homme préhistorique revient dans sa caverne et constate qu’il manque un objet dans ses provisions. Ce constat — “il en manque un” — constitue la première marque symbolique du nombre. Le moment décisif n’est pas simplement la possibilité de compter, mais l’acte de parole par lequel le sujet désigne un manque. La parole ouvre sur la vérité en révélant le trou qui fonde la structure de l’objet. Par conséquent, la possibilité de quantifier les objets — caractéristique essentielle de la science — ne doit pas être comprise comme une simple mesure de propriétés objectives telles que la grandeur. Ce qui se mesure est toujours rapporté à une autre grandeur, dans un système de relations qui prend appui sur l’objet comme manque. La quantification scientifique ne repose pas sur une propriété intrinsèque de l’objet mais sur une structure différentielle. De quoi rappeler plus généralement que le sujet et l’objet de la science sont définis par des opérations de coupure et de manque. Le sujet n’existe qu’en tant que coupure introduite dans le champ du savoir, tandis que l’objet scientifique apparaît comme un trou, une absence structurée. La fonction de la cause matérielle se situe précisément à ce point de béance ; elle correspond à la matérialité du manque qui organise le champ symbolique. À ce niveau apparaît une tension fondamentale qui concerne la relation du sujet à la vérité. Lacan rappelle que, dans la genèse logique du nombre analysée par Frege, les opérations formelles ont pour fonction de “sauver la vérité”. Mais sauver la vérité signifie en un sens ne pas vouloir en savoir trop : la formalisation scientifique protège la vérité en évitant d’en jouir directement. La position qui consiste à jouir de la vérité correspond à ce que Lacan appelle la pulsion épistémologique, c’est-à-dire la recherche du savoir comme forme de jouissance ; conséquence de la science comme telle, sans doute, mais également oubli de la vérité qui la fonde et forclusion de son sujet.
“Il n’y a pas d’exemple qu’on ouvre un pot de moutarde et qu’on trouve de la moutarde dedans. Ce pot de moutarde c’est la création symbolique par excellence et tout le monde le sait depuis longtemps. S’il n’y avait pas d’êtres qui parlent il y aurait peut-être des creux dans le monde, des flaques, des dépressions, des choses qui retiennent, il n’y aurait pas de vase… Deus creavit mundum... et la suite ... ex nihilo. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que le vase il le fait autour du trou, que ce qui est essentiel, c'est le trou. Et parce que c'est essentiel que ce soit le trou, l'énoncé juif que Dieu a fait le monde de rien, est à proprement parler - KOYRÉ le pensait, l'enseignait et l'a écrit - ce qui a frayé la voie à l'objet de la science… Est-ce à dire que « la cause matérielle» c'est le pot, création incontestablement divine comme toute création de la parole, et à quoi se réduit strictement ce qui est dit dans le texte de La Genèse ? Mais non ! Et c'est là, la remarque que je voulais pointer en passant. Des pots, nous en trouvons des tas, je vous l'ai dit tout à l'heure, et dans les tombes, partout où règne ce qu'on appelle les cultures primitives. Eh bien, à des desseins tout à fait précis, à savoir que les collectionneurs futurs ne puissent pas les donner comme pots de fleurs à leur petite amie, à seule fin que ces pots se conservent, les gens qui les déposent dans les sépultures y font un trou au centre, ce qui vous prouve que c'est bien du côté du trou qu'il faut chercher « la cause matérielle ». Voilà quelque chose qui cause quelque chose, un trou dans le vase : voilà le modèle… Nous voici donc devant la position suivante : - le sujet ne peut fonctionner qu'à se définir comme coupure, - l’objet comme un manque. Je parle de l'objet de la science, autrement dit : un trou. Les choses allant si loin, que je pense vous avoir fait sentir que seul le trou, en fin de compte, peut passer pour ceci qui effectivement nous importe, c’est-à-dire la fonction de « cause matérielle ».”LACAN, S.XIII, 08/12/1965