Chez Lacan, l’introduction du couple 0/1 renvoie à une formalisation minimale de ce qu’est le signifiant: une différence pure. Le 1 désigne le signifiant unaire, ce qui est posé, marqué, compté comme un ; le 0 renvoie simplement à ce qui n’est pas compté, à la privation impliquée par toute opération de comptage. Le point décisif n’est pas l’un ou l’autre terme, mais l’intervalle qui les sépare, puisque c’est dans cet intervalle que Lacan situe l’« instance du sujet ». Le sujet n’est ni un signifiant (il n’est pas le 1), ni un simple manque (il n’est pas le 0) : il est l’effet logique de la coupure qui rend possible l’articulation signifiante. Pour cette raison, il apparaît comme « vacillant » et ne peut jamais être saisi comme une unité stable. Lacan parle alors de « l’ombre du nombre » : le sujet n’est pas comptable, mais il est la condition même pour qu’il y ait du comptage. L’affirmation « il n’y a pas de métalangage » est centrale dans cette perspective. Même les constructions logiques ou mathématiques les plus formalisées exigent un discours qui les accompagne, un langage commun. Il n’existe donc aucun lieu extérieur au langage à partir duquel celui-ci pourrait être totalisé ou garanti. Le sujet ne peut dès lors pas être pensé comme maître ou fondement du langage : il en est un effet. À ce niveau élémentaire, le sujet s’incarne dans la privation : quelque chose manque dans la série des signifiants, et c’est ce manque qui fait surgir le sujet. Ce n’est qu’en partant de ce niveau — antérieur à la demande et à l’adresse à l’Autre — qu’on peut comprendre que le sujet, chez Lacan, n’« utilise » pas le langage, mais qu’il en surgit.
“C’est pourquoi l’interrogation radicale sur ce qu’il en est du langage, réduit à son instance la plus opaque : l’introduction du signifiant, nous a portés dans cet intervalle entre le 0 et le 1, où nous voyons quelque chose qui va plus loin qu’un modèle, qui est le lieu où nous faisons plus que de le pressentir, où nous l’articulons : que s’instaure, vacillante, l’instance du sujet comme tel, d’abord suffisamment désignée par les ambiguïtés où ce 0 et ce 1 restent dans les lieux mêmes de la plus extrême formulation logiciste… Il me serait impossible, si j'étais ici en train de vous faire un cours de mathématiques, de vous faire suivre et entendre - la chose est de tous les mathématiciens reconnue - « à la muette », en mettant simplement au tableau la succession des signes. Il y a toujours un discours qui doit l'accompagner, ce développement, en certains points de ses tournants, et ce discours est le même que celui que je vous tiens pour l'instant, à savoir un discours commun dans le langage de tout le monde. Et ceci signifie, le seul fait que ça ait... ceci signifie : qu'il n'y a pas de métalangage, - que le jeu rigoureux, la construction des symboles, s'extraient d'un langage qui est le langage de tous dans son statut de langage commun, qu il n'y a pas d'autre statut du langage que le langage commun, qui est aussi bien celui des gens incultes et celui des enfants. On peut saisir ce qu'il en résulte concernant le statut du sujet sur la base de ce rappel, et tenter de déduire la fonction du sujet de ce niveau de l'articulation signifiante, de ce niveau du langage, que nous appellerons “lexis”, en l'isolant, en l'isolant proprement de cette articulation même et comme telle : qu'ici le sujet situé quelque part entre le 0 et le 1 manifeste ce qu'il est, et que vous me permettrez un instant d'appeler, pour faire image : l'ombre du nombre.Si nous ne saisissons pas le sujet à ce niveau dans ce qu'il est, qui s'incarne dans le terme de privation nous ne pourrons pas faire le pas suivant qui est d'appréhender ce qu'il devient dans la demande, dans la “phasis” en tant qu’il s’adresse à l’Autre, c’est-à-dire que nous ne saisirons que l’ombre, la plus insuffisante pour le coup, de ce qui se passe, quand le sujet, non pas use du langage, mais en surgit.”LACAN, S.XII, 10/03/1965
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