Objet a, Moi, Imaginaire, Réel, 1966

L’objet (a) est un concept central de la psychanalyse, constamment impliqué dans la pratique analytique depuis ses origines, bien que personne n’ait réellement su le voir ni même - avant Lacan - le concevoir. Cette difficulté tient à une illusion fondamentale qui structure notre rapport au monde : nous croyons spontanément que le monde est coextensif au champ de la vision, or l’objet (a) échappe précisément à ce régime de visibilité, il ne peut pas être perçu comme un objet parmi d’autres. Au cours de l’enseignement de Lacan, sa notation algébrique - la lettre (a) - permet de suivre, comme un fil conducteur, la présence de ce concept. En particulier l’objet (a) était déjà impliqué dans sa théorie du stade du miroir et dans son analyse du narcissisme. Dès ce moment, Lacan avait noté l’image spéculaire du moi sous la forme i(a). Ce choix n’était pas arbitraire : il signifiait que l’image du moi ne constitue pas une identité réelle du sujet mais une formation imaginaire organisée autour de l’objet (a). Lacan aurait pu écrire i(s), il aurait pu parler d’une image du self, mais cela aurait laissé croire que l’image reflète une réalité subjective. Au contraire, la notation i(a) indique que l’identification narcissique repose sur une aliénation fondamentale. Dans le stade du miroir, le sujet se reconnaît dans une image qui lui donne une forme unifiée ; mais cette reconnaissance est une méconnaissance, une construction imaginaire. La question demeure : sur  quoi repose-t-elle, qu’est ce qui la cause ? En vérité cette illusion comporte une double erreur. La première consiste dans le mirage de l’identification elle-même, par lequel le sujet croit coïncider avec l’image du moi. La seconde réside dans la méconnaissance de ce qui soutient réellement cette identification, à savoir l’objet (a). L’image narcissique ne se comprend qu’à partir d’un élément qui lui échappe. L’objet (a) n’est pas une image ni une représentation du sujet ; il ne relève ni de l’imaginaire des identifications ni du symbolique du langage, mais d’un réel irréductible qui agit comme cause. 


“Je suis venu de loin pour accrocher ce point central et l'une des utilités de l'emploi de cet algèbre, qui fait que cet objet je l'épingle de cette lettre (a), une des fonctions de cet emploi de la notation algébrique c'est qu'il est permis d'en suivre le fil, comme un fil d'or depuis les premiers pas de cette démarche qu'est mon discours et que m'attachant d'abord à accrocher le point vif, le point de partage de ce que c'est que l'analyse et de ce qui ne l'est pas, ayant commencé par le stade du miroir et la fonction du narcissisme, si dès l'abord j'ai appelé i(a) cette image aliénante, autour de quoi se fonde cette méconnaissance fondamentale qui s'appelle le moi… Je ne l'ai pas appelé i(s) par exemple, l'image du self, ce qui aurait aussi bien suffi, ça n'en aurait été qu'une image : ce qu'il y avait à démontrer, que ce n'était qu'imaginaire, était déjà suffisamment indiqué, j'ai appelé ça dès le départ i(a), ce qui est en somme, de façon superflue, redoubler l'indication qu'il y a dans l'identification de l'aliénation fondamentale. Nous nous méconnaissons d'être moi. (a) est dans la parenthèse, au cœur de cette notation, si bien que déjà, c'est là qu'est indiqué qu'il y a quelque chose d'autre, le (a) précisément au cœur de cette capture et qui est sa véritable raison. Il y a donc une double erreur : - erreur du mirage de l'identification, - et méconnaissance de ce qu'il y a au cœur de ce mirage, qui le soutient réellement.”
LACAN, S.XIII, 05/01/1966


Objet, Science, Cause, Nombre, 1965, ARISTOTE

La célèbre image du pot de moutarde Lacan remarque qu’il n’existe pas d’exemple où l’on ouvre un pot de moutarde et où l’on trouverait simplement de la moutarde comme réalité première. Le pot lui-même constitue déjà une création symbolique instituant un certain rapport au vide : il suppose l’existence d’êtres parlants capables d’isoler un contenant et de le constituer comme objet. Dans l’image du pot de moutarde, ce qui est véritablement essentiel n’est pas la matière qui remplit l’objet, mais le trou autour duquel le pot est constitué. Lacan y voit le sens premier de la formule selon laquelle Dieu crée le monde ex nihilo. La création ne consiste pas à remplir un vide préexistant ; elle consiste à structurer un espace autour d’une absence. Or c’est à partir de cette perspective que Lacan redéfinit ce qu’est un objet scientifique. Un objet quelconque ne devient pas objet scientifique parce qu’on le considère selon sa forme mesurable ou sa substance, mais d’abord lorsqu’on l’inscrit dans une structure où il peut être conçu comme susceptible de manquer. Il faut comprendre que ce manque est de l’ordre de la cause, il est la causalité propre de l’objet en laquelle Lacan décèle la véritable “cause matérielle”, complètement “loupée” par Aristote selon lui. Pour Aristotle, la matière est ce qui remplit une forme, par exemple la moutarde elle-même. Pour Lacan la véritable cause matérielle n’est pas ce qui remplit le vide, mais le vide lui-même. Aristote, bien qu’ayant proposé une conception subtile du lieu comme dernier contenant, ne pouvait envisager qu’un espace vide sépare les objets. À partir de là, Lacan relie cette réflexion à la question du nombre et de la constitution du premier signifiant : un homme préhistorique revient dans sa caverne et constate qu’il manque un objet dans ses provisions. Ce constat — “il en manque un” — constitue la première marque symbolique du nombre. Le moment décisif n’est pas simplement la possibilité de compter, mais l’acte de parole par lequel le sujet désigne un manque. La parole ouvre sur la vérité en révélant le trou qui fonde la structure de l’objet. Par conséquent, la possibilité de quantifier les objets — caractéristique essentielle de la science — ne doit pas être comprise comme une simple mesure de propriétés objectives telles que la grandeur. Ce qui se mesure est toujours rapporté à une autre grandeur, dans un système de relations qui prend appui sur l’objet comme manque. La quantification scientifique ne repose pas sur une propriété intrinsèque de l’objet mais sur une structure différentielle. De quoi rappeler plus généralement que le sujet et l’objet de la science sont définis par des opérations de coupure et de manque. Le sujet n’existe qu’en tant que coupure introduite dans le champ du savoir, tandis que l’objet scientifique apparaît comme un trou, une absence structurée. La fonction de la cause matérielle se situe précisément à ce point de béance ; elle correspond à la matérialité du manque qui organise le champ symbolique. À ce niveau apparaît une tension fondamentale qui concerne la relation du sujet à la vérité. Lacan rappelle que, dans la genèse logique du nombre analysée par Frege, les opérations formelles ont pour fonction de “sauver la vérité”. Mais sauver la vérité signifie en un sens ne pas vouloir en savoir trop : la formalisation scientifique protège la vérité en évitant d’en jouir directement. La position qui consiste à jouir de la vérité correspond à ce que Lacan appelle la pulsion épistémologique, c’est-à-dire la recherche du savoir comme forme de jouissance ; conséquence de la science comme telle, sans doute, mais également oubli de la vérité qui la fonde et forclusion de son sujet.


“Il n’y a pas d’exemple qu’on ouvre un pot de moutarde et qu’on trouve de la moutarde dedans. Ce pot de moutarde c’est la création symbolique par excellence et tout le monde le sait depuis longtemps. S’il n’y avait pas d’êtres qui parlent il y aurait peut-être des creux dans le monde, des flaques, des dépressions, des choses qui retiennent, il n’y aurait pas de vase… Deus creavit mundum... et la suite ... ex nihilo. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que le vase il le fait autour du trou, que ce qui est essentiel, c'est le trou. Et parce que c'est essentiel que ce soit le trou, l'énoncé juif que Dieu a fait le monde de rien, est à proprement parler - KOYRÉ le pensait, l'enseignait et l'a écrit - ce qui a frayé la voie à l'objet de la science… Est-ce à dire que « la cause matérielle» c'est le pot, création incontestablement divine comme toute création de la parole, et à quoi se réduit strictement ce qui est dit dans le texte de La Genèse ? Mais non ! Et c'est là, la remarque que je voulais pointer en passant. Des pots, nous en trouvons des tas, je vous l'ai dit tout à l'heure, et dans les tombes, partout où règne ce qu'on appelle les cultures primitives. Eh bien, à des desseins tout à fait précis, à savoir que les collectionneurs futurs ne puissent pas les donner comme pots de fleurs à leur petite amie, à seule fin que ces pots se conservent, les gens qui les déposent dans les sépultures y font un trou au centre, ce qui vous prouve que c'est bien du côté du trou qu'il faut chercher « la cause matérielle ». Voilà quelque chose qui cause quelque chose, un trou dans le vase : voilà le modèle… Nous voici donc devant la position suivante : - le sujet ne peut fonctionner qu'à se définir comme coupure, - l’objet comme un manque. Je parle de l'objet de la science, autrement dit : un trou. Les choses allant si loin, que je pense vous avoir fait sentir que seul  le trou, en fin de compte, peut passer pour ceci qui  effectivement nous importe, c’est-à-dire la fonction de « cause matérielle ».”
LACAN, S.XIII, 08/12/1965

Sujet, Science, Psychanalyse, Objet a, 1965, DESCARTES

Lacan entend situer rigoureusement la psychanalyse par rapport à la science moderne, et plus précisément son “sujet”, puisque selon lui le sujet sur lequel opère la psychanalyse ne peut être que le sujet de la science. Cette thèse est paradoxale car elle vise à rompre avec toute tentation d’anthropologiser la psychanalyse. En effet il ne s’agit pas d’un sujet “humain”, psychologique ou biologique. Il n’y a pas de “science de l’homme”, dit Lacan, parce que “l’homme” n’est pas un objet scientifique : ce que la science institue, c’est un sujet corrélatif d’un certain mode de savoir formalisé. La psychanalyse ne bénéficie d’aucun privilège à cet égard ; elle dépend de la même coupure inaugurale que la science moderne. Toute tentative d’incarner le sujet dans une figure substantielle — l’homme, l’enfant, le primitif — constitue une erreur théorique. Elle reconduit l’illusion archaïque dénoncée par Lévi-Strauss : croire que le sujet serait une essence originaire ou un stade développemental. Le sujet dont il s’agit en psychanalyse est un effet de structure, un produit du signifiant. Lacan situe l’émergence de ce sujet dans le geste cartésien. Avec Descartes, le “cogito” instaure une position nouvelle : le sujet se fonde dans l’acte de pensée articulé en parole. De plus Lacan souligne que le cogito ne vaut pas comme pure évidence réflexive ; il suppose une garantie, celle d’un Dieu non trompeur. Ce qui marque indéniablement une tension entre vérité et savoir. La science moderne, dans son développement logique, tente de “suturer” ce sujet, c’est-à-dire de l’effacer de son champ pour produire un savoir autonome. La formalisation logique apparaît comme l’effort le plus abouti de cette entreprise. Pourtant, le théorème d’incomplétude de Kurt Gödel démontre l’impossibilité de fermer totalement le système. “Il n’y a pas de métalangage” insiste Lacan. Rien ni personne ne peut “dire le vrai sur le vrai” ; tout ce que l’on peut dire de la vérité, c’est qu’elle parle, depuis l’inconscient (mais celui-ci n’est pas totalisable ni autoréflexif). Donc, la science se définit ainsi par l’échec même de la suture du sujet ; celui-ci demeure comme corrélat antinomique du savoir scientifique. La modernité scientifique est structurée par cette non-issue. Enfin se pose légitiment la question de l’”objet” de la psychanalyse, dans ce champ produit par le sujet de la science. Cet objet que Lacan nomme “petit (a)” n’est pas un objet empirique ni un contenu connaissable ; il est ce qui surgit de la division du sujet par le signifiant. Il représente ce qui, dans le champ analytique, cause le désir. Par conséquent, il serait erroné de faire de la psychanalyse une “science de l’objet (a)”. L’objet (a) n’est pas objet de savoir, mais cause matérielle. La science privilégie la cause formelle, tandis que la psychanalyse accentue la cause matérielle, c’est-à-dire l’incidence du signifiant en tant qu’il agit séparément de toute signification. L’originalité de la psychanalyse tient à cette réintroduction de la matérialité du signifiant comme cause.


“Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science peut passer pour paradoxe. C’est pourtant là que doit être prise une démarcation, faute de quoi tout se mêle et commence  une malhonnêteté qu’on appelle ailleurs pour objective, mais c’est manque d’audace, et manque d’avoir repéré l’objet qui foire… 
Il n'y a pas de « science de l'homme», ce qu'il faut entendre du même ton qu'« il n'y a pas de petites économies ». Il n'y a pas de « science de l'homme » parce que « l'homme» de la science n'existe pas, mais seulement son sujet. On sait ma répugnance de toujours pour l'appellation de « sciences humaines » qui me semble être l'appel même de la servitude…
[La logique moderne] est incontestablement la conséquence strictement déterminée d'une tentative, comme on l'a vu l'année dernière, de suturer le sujet de la science, et le dernier théorème de GÖDEL montre qu'elle y échoue, ce qui veut dire que le sujet en question reste le corrélat de la science, mais un corrélat antinomique puisque la science s'avère définie par la non-issue de l'effort pour le suturer…
Prêter ma voix à supporter ces mots intolérables : « Moi la vérité je parle... » passe l’allégorie. Cela veut dire tout simplement tout ce qu’il y a à dire de la vérité, de la seule, à savoir ce que je répète pourtant depuis longtemps : qu’il n’y a pas de métalangage, affirmation faite pour situer tout  le logico-positivisme, que nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai puisque la vérité se fonde de ce qu’elle parle et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire… C’est même pourquoi, l’inconscient - qui le dit le « vrai sur le vrai » - est structuré comme un langage et pourquoi, moi, quand j’enseigne cela, je dis le vrai sur FREUD qui a su laisser sous le nom d’inconscient  la vérité parler.”
LACAN, S.XIII, 01/12/1965

Vérité, Cause, Science, Psychanalyse, 1965

La science suppose que toute vérité puisse, en droit, être intégrée à un savoir. La psychanalyse, au contraire, met en évidence une disjonction radicale. La vérité ne peut être totalisée dans un savoir qui la surplomberait, puisqu’elle ne se soutient que de parler, et c’est pourquoi l’inconscient, tel que l’a dégagé Sigmund Freud, est structuré comme un langage. L’inconscient n’est pas un réservoir de contenus cachés ; il est le lieu où la vérité se dit à travers les formations du signifiant. Ainsi, la division du sujet entre savoir et vérité constitue le point de départ même de la pratique analytique. Pour éclairer cette problématique, Lacan examine trois régimes distincts de la “vérité comme cause” : la magie, la religion et la science. Dans la magie, la vérité opère comme cause efficiente : le signifiant agit directement sur la nature, et le savoir reste voilé. Le sujet y est impliqué corporellement dans l’opération, comme le montre la figure du chaman. Dans la religion, la vérité comme cause est déplacée : elle est attribuée à Dieu. Le sujet religieux remet à Dieu la cause de son désir, ce qui introduit la dimension du sacrifice et de la culpabilité. La vérité devient cause finale, renvoyée à l’eschatologie. La religion dénie la vérité comme cause subjective et installe une méfiance à l’égard du savoir. La science, quant à elle, se caractérise par une forclusion de la vérité comme cause : elle ne veut rien en savoir. Lacan rapproche cette position de la Verwerfung freudienne. La fécondité prodigieuse de la science moderne tiendrait précisément à cette mise à l’écart structurale de la vérité comme cause. La psychanalyse se distingue de ces trois régimes. Elle ne doit ni psychologiser la magie, ni imiter la hiérarchie religieuse, ni s’identifier à la neutralité supposée de la science. Elle assume au contraire la vérité comme cause matérielle, au point même où elle divise le sujet. L’histoire subjective, dès lors, ne saurait être comprise comme développement continu ; elle procède en contretemps, selon la logique du signifiant. Le sujet est toujours effet du rapport d’un signifiant à un autre signifiant, irréductible à toute évolution psychologique. Enfin une attention particulière doit être portée à la question de la communication. Dans la science, le savoir est communicable, et cette communicabilité participe de sa structure logique : elle contribue à la suture du sujet. En psychanalyse, la transmission pose problème, car la relation à la vérité comme cause matérielle ne peut se réduire à la communication d’un savoir. La pratique analytique met en jeu une dimension qui excède la formalisation intégrale. En bref la psychanalyse n’est ni une science humaine, ni une religion sécularisée, ni une magie rationalisée. Elle est une pratique qui opère sur le sujet de la science, en assumant la division entre savoir et vérité et en réintroduisant la cause là où la science la forclot. Par la théorie de l’objet (a) et par la primauté du signifiant, Lacan inscrit la psychanalyse dans la modernité scientifique tout en en révélant le point d’impossible. C’est à ce point précis — là où la vérité parle sans pouvoir se totaliser dans un savoir — que se situe son champ propre.


‘La vérité comme cause, allez-vous - psychanalystes - refuser d’en assumer la question, quand c’est de là que s’est levée votre carrière ? S’il est des praticiens pour qui la vérité comme telle est supposée agir, n’est-ce pas vous ? N’en doutez pas !… Oui ou non, ce que vous faites a-t-il le sens d'affirmer que la vérité de la souffrance névrotique c'est d'avoir la vérité comme cause ?” 
LACAN, S.XIII, 01/12/1965