Regard, Objet a, Fantasme, Sujet, 1966, FOUCAULT

Dans les séances des 18 et 25 mai 1966 du séminaire L’objet de la psychanalyse, Lacan développe, à partir des Ménines de Diego Velázquez, une théorie du tableau comme dispositif scopique, déplaçant radicalement l’interprétation proposée quelques semaines plus tôt par Michel Foucault dans Les mots et les choses. Là où Foucault voyait dans le tableau la « représentation de la représentation », c’est-à-dire la mise en scène exemplaire du régime classique du visible, Lacan introduit une distinction décisive : le tableau n’est pas une représentation, mais le « représentant de la représentation » (Vorstellungsrepräsentanz). Ce déplacement apparemment subtil entraîne en réalité une modification profonde du statut du sujet, du regard et de l’œuvre d’art elle-même.
Lacan commence par interroger le présupposé historiciste de Foucault. Celui-ci interprète Les Ménines comme la manifestation d’une certaine épistémè classique, où le monde entier s’organiserait selon un système généralisé de représentations réciproques. Lacan ne nie pas la pertinence historique d’une telle lecture, mais pour lui ce qui se joue dans Les Ménines ne relève pas simplement d’une organisation historique de la représentation : le tableau touche à une structure plus fondamentale, celle du fantasme et de la pulsion scopique. C’est pourquoi Lacan refuse de voir dans l’œuvre de Velázquez une sorte de synthèse réflexive de tous les modes de représentation. Le tableau n’est pas un discours sur la représentation ; il est l’opérateur même par lequel la représentation agit sur le sujet. D’où l’importance du terme freudien de Vorstellungsrepräsentanz : le tableau représente non pas des objets, mais la fonction représentante elle-même. Il est le lieu où la représentation se présente comme telle, en capturant le sujet dans son dispositif. Lacan insiste alors sur un point que Foucault évoquait mais sans en tirer, selon lui, toutes les conséquences : le tableau contenu dans le tableau. La grande toile vue de dos à gauche des Les Ménines n’est pas, pour Lacan, le portrait du roi et de la reine. Il souligne ironiquement l’absurdité qu’il y aurait à imaginer Velázquez utilisant un immense format pour peindre « ces deux pauvres petits cons » visibles seulement dans le miroir du fond. Ce tableau intérieur est bien plutôt le tableau lui-même : Les Ménines se contiennent elles-mêmes. Cette autoréférence produit un effet de saturation du réel pictural.
À partir de là, Lacan déplace la question vers la perspective. La perspective classique suppose un point géométrique, le point S, à partir duquel l’espace visible s’organise. Mais ce point est paradoxal : il est nécessaire à la construction du tableau sans jamais pouvoir être véritablement occupé. Ce point de fuite, qui ordonne toute la représentation, est aussi un point d’évanouissement. Ceci est particulièrement vrai, et surtout efficace, dans le cas des Ménines… En effet les lignes de fuite convergent vers la porte ouverte au fond, où se tient Don José Nieto (le maréchal du palais). Mais par l'effet du miroir et du regard des personnages (le peintre, la ménine, la naine qui nous fixent), l'espace se projette en avant, vers nous. De sorte que le point de fuite (au fond du tableau) et le point de vue (le spectateur) sont topologiquement le même point. Le tableau agit sur le spectateur parce qu’il tend à étendre son espace perspectif jusqu’au lieu même où se trouve celui qui regarde, lequel est littéralement aspiré dans le champ du tableau. Le tableau est ainsi défini comme un « piège à regard ». L’œuvre ne se contente pas d’être vue : elle organise activement la capture du regard du sujet. Celui-ci croit regarder le tableau, alors qu’en réalité il est déjà pris dans une structure qui le précède. Lacan reprend ici sa distinction entre l’œil et le regard : l’œil appartient à la vision géométrique, tandis que le regard désigne cet objet insaisissable à partir duquel le sujet se sent lui-même regardé. Le tableau fonctionne précisément en faisant apparaître ce point impossible. D’où la formule que Lacan prête à Velázquez : « Tu ne me vois pas d’où je te regarde. » Cette phrase condense toute la logique de la pulsion scopique. Le regard ne coïncide jamais avec le point depuis lequel le sujet croit voir. Dans Les Ménines, ce décalage est matérialisé par la structure même du tableau : les regards se croisent sans jamais se stabiliser ; les personnages semblent en représentation ; le miroir ouvre une profondeur ambiguë ; la porte du fond redouble la béance du visible. Tout l’espace du tableau devient un réseau de points de fuite où le sujet perd sa position stable.
Ce qui fascine en particulier Lacan, c'est l'immense châssis en bois, l'envers de la toile retournée au premier plan à gauche. Elle prend une place gigantesque, opaque, masquant ce qui est créé. Pour Lacan, cet envers de la toile, c'est l'incarnation même de la fente, de la coupure, du manque. C'est là que se loge l'objet a (sous sa forme d'objet-regard). Lacan affirme que « la seule chute » dans cette représentation est précisément cet objet irréductible que le sujet ne peut jamais saisir, notamment dans le miroir. L’objet a n’est pas un objet visible parmi d’autres ; il est ce reste, ce point de manque autour duquel le désir s’organise. Le tableau tente d’attraper ce « plan évanouissant » que le spectateur apporte avec lui sans le savoir. Devant l’œuvre, nous sommes « pris comme mouche à la glue » : le regard se baisse, le sujet est capturé, incorporé à la scène. Le malaise produit par Les Ménines vient précisément de cette tentative de nous faire entrer dans le tableau.
Dans la séance du 25 mai, Lacan radicalise encore cette thèse en affirmant explicitement que le tableau n’est pas représentation. L’art moderne le démontre selon lui : un ready-made de Marcel Duchamp, une tache de couleur ou même « une simple merde dessus » peuvent fonctionner comme tableau. Ce qui définit le tableau n’est donc pas la mimèsis. L’œuvre d’art est d’une structure différente de la représentation visible. Ce qui compte est sa relation au point S et au plan qu’il appelle la « fenêtre ». Cette fenêtre constitue un second plan, parallèle à celui du tableau, où le sujet se soutient dans sa division. Le tableau proprement dit se situe en avant de cette fenêtre, comme une sorte d’écran produit par le sujet au prix d’un renoncement. L’artiste, dit Lacan, « renonce à la fenêtre pour avoir le tableau ». Autrement dit, le tableau est ce qui permet au sujet de donner une forme visible au fantasme, tout en maintenant la distance nécessaire à son apparition. Le fantasme est alors défini comme le statut même de l’être du sujet : non une image imaginaire quelconque, mais l’espace de recul grâce auquel le désir peut se projeter sans jamais se réaliser complètement. Cette structure explique l’angoisse particulière suscitée par certains tableaux. Ce qui « prend chacun aux tripes », écrit Lacan, c’est que les êtres représentés ne sont pas simplement figurés : ils sont « en représentation ». Ils occupent une scène symbolique où chacun tient une place dans l’ordre monarchique. Le tableau devient ainsi un théâtre du regard, où le spectateur découvre que lui aussi participe à cette mise en scène. Les Ménines ne sont plus seulement une méditation sur la représentation ; elles deviennent une machine scopique destinée à capturer le sujet dans le champ de l’Autre.


“Or cette problématique de la distance entre le point S et le plan du tableau est à proprement parler à la base de l’effet captatif de l’œuvre… à savoir que le tableau est un piège à regard, qu’il s’agit de piéger celui qui est là devant. Et quelle plus propre façon de le piéger que d'étendre le champ des limites du tableau, de la perspective, jusqu'au niveau de ce qui est là, au niveau de ce point S, et que j'appelle à proprement parler ce qui s'évanouit toujours, ce qui est l'élément de chute. La seule chute dans cette représentation, ou ce représentant de la représentation qu'est le tableau en soi, c'est cet objet(a), et l'objet(a) c'est ce que nous ne pouvons jamais saisir et spécialement pas dans le miroir, pour la raison que c'est la fenêtre que nous constituons nous-même d'ouvrir les yeux simplement. Tout cet effort du tableau pour attraper ce plan évanouissant qui est proprement ce que nous venons apporter, nous tous baguenaudeurs : - nous sommes là dans une exposition à croire qu'il ne nous arrive rien quand nous sommes devant un tableau, - nous sommes pris comme mouche à la glue, nous baissons le regard comme on baisse culotte et pour le peintre, il s'agit, si je puis dire, de nous faire entrer dans le tableau. C'est précisément parce qu'il y a cet intervalle entre cette haute toile représentée de dos et quelque chose qui est - le cadre du tableau - en avant, que nous sommes dans ce malaise.”
LACAN, S.XIII, 18/05/1966

“C’est que le tableau, de par sa relation au point S du système projectif, manifeste ceci, qui parallèle à lui, existe encadrant ce point S lui-même dans un plan [ S], donc  parallèle au plan du tableau [P], et que j’appelle « la fenêtre », à savoir ce quelque chose que vous pouvez matérialiser comme  un cadre parallèle à celui du tableau, en tant qu’il donne sa place à ce point S, qu’il l’encadre… C'est dans ce cadre où est le point S qu'est, si je puis dire, le prototype du tableau, celui où effectivement le S se sustente, non point réduit à ce point qui nous permet de construire dans le tableau la perspective, mais comme le point où le sujet lui-même se sustente dans sa propre division, autour de cet objet(a) présent qui est sa monture… C'est bien en quoi le tableau doit être produit quelque part en avant de ce plan (fenêtre] ou il s'institue comme place du sujet dans sa division, et que la question est de savoir ce qu'il advient de ce quelque chose qui tombe dans l'intervalle, à ce que le sujet écarte de lui le tableau. Ce qu'il advient, ce que l'objet exemplaire autour de quoi je travaille, ici, devant vous, manifeste, c'est que le sujet, sous sa forme divisée, peut s'inscrire dans le plan-figure [P], dans le plan, écarté du plan (fenêtre) du fantasme où se réalise, l'œuvre d'art. L'artiste, comme aussi bien tout un chacun d'entre nous, renonce à la fenêtre pour avoir le tableau et c'est là l'ambiguïté que je donnai l'autre jour, que j'indiquai sur la fonction du fantasme. Le fantasme est le statut de l'être du sujet et le mot « fantasme » implique ce désir de voir se projeter le fantasme, cet espace de recul entre deux lignes parallèles, grâce à quoi, toujours insuffisant mais toujours désiré, à la fois faisable et impossible, le fantasme peut être appelé à apparaître en quelque façon dans le tableau.”
LACAN, S.XIII, 25/05/1966


Objet a, Trou, Sujet, Manque, 1966

Ni le sujet ni l’Autre ne sont pleins ou consistants en eux-mêmes. Tous deux sont « barrés », divisés, traversés par le manque. Et cette division provient précisément de l’incidence de l’objet a. L’objet a n’est pas un troisième terme venant s’ajouter au sujet et à l’Autre ; il est ce qui empêche leur coïncidence pleine. Il introduit un écart irréductible : le sujet ne coïncide jamais avec lui-même ; l’Autre n’est jamais complet ; le désir circule dans cet intervalle. on ne peut pas montrer directement l’objet a, mais certaines structures permettent d’en figurer la fonction. Le tore est l’une de ces structures, une manière de penser un espace où le vide n’est pas périphérique mais central, générateur de structure. Ce qui intéresse Lacan, c’est précisément cette inversion : ce n’est pas la substance qui fonde la forme, c’est le trou qui organise tout le reste. On retrouve ici une idée fondamentale de tout son enseignement : le manque n’est pas une déficience secondaire de l’être humain ; il est la condition même du désir, du langage et du sujet.


“Si notre tore est efficace à représenter quelque chose, un enroulement répété, successif, comme du fameux serpent Amphisnène qui représente pour les Anciens quelque symbole de la vie, bref si ce tore a une valeur quelconque c’est justement parce que c’est cette structure topologique qui est marquée de cette chose centrale, qu’il est assurément bien difficile de cerner quelque part, puisqu’elle semble simplement n’être qu’une partie de  son extérieur, mais qui incontestablement structure le tore très différemment d’une sphère… L’objet (a) c’est là, dans cet espace du trou qu’il est proprement, disons représentable, proprement de ce fait qu’il n’est aucunement représenté… L’objet (a) rejoignant ici sa plus universelle combinatoire, c’est ce qui est en jeu entre S et A en tant que aucun d’entre eux ne saurait coexister avec l’autre, sinon d’être marqué du signe de la barre, c’est à dire d’être en position de divisé précisément de l’incidence de l’objet(a).”
LACAN, S.XIII, 01/06/1966

Objet a, Désir, Demande, Regard, 1966

Alors même que la psychanalyse lacanienne a constamment insisté sur la structure langagière de l’inconscient, ses critiques lui opposent sans cesse l’existence d’un « préverbal », d’un « extra-verbal », d’une communication affective immédiate faite de diverses choses. Or Lacan n’a jamais nié l’existence de ces phénomènes, simplement il souligne que cela revient à passer à côté du sujet. Car il existe effectivement une forme de communication qui n’est pas du langage : celle qui passe par le regard — et plus largement par les objets pulsionnels, y compris la voix. Le point décisif est ici que le regard ou la voix ne sont pas des contenus émotionnels ineffables opposés au symbolique. Ils sont au contraire des objets structuraux, c’est-à-dire des opérateurs précis de la relation du sujet à l’Autre. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’expression spontanée du corps, mais la manière dont certains fragments du corps deviennent des objets privilégiés autour desquels s’organise le désir. L’occasion de rappeler les deux grands objets classiques dégagés par Freud et par la clinique analytique : le sein et l’excrément. Ces objets sont exemplaires parce qu’ils montrent qu’un objet pulsionnel n’est jamais simplement un objet de besoin : il acquiert sa valeur du fait qu’il est pris dans une relation de demande adressée à l’Autre. Or la demande déborde toujours le besoin. Quand l’enfant réclame le sein, il ne demande pas seulement la satisfaction d’une faim ; il demande aussi quelque chose du désir de l’Autre — de sa présence, de son consentement, de son amour. Inversement, dans la relation anale, donner ou retenir l’objet devient une manière de répondre au désir supposé de l’Autre. Ainsi, l’objet pulsionnel tire sa fonction non de son utilité biologique, mais de sa place dans une dialectique du désir. En tant qu’ils pointent un désir ces objets deviennent des « conditions absolues ». Cela signifie qu’ils cessent d’être des objets empiriques parmi d’autres ; ils deviennent les supports structuraux de la relation du sujet au désir de l’Autre. L’objet ‘a’ apparaît justement à ce niveau : non comme objet réel de satisfaction, mais comme ce petit reste autour duquel le désir se constitue.

C’est pourquoi Lacan critique les psychanalystes qui réduisent toute la clinique à la frustration ou à la demande. Selon lui, cette théorie est valable surtout pour la névrose - mais elle tend naïvement à s’y enfermer - parce que le névrosé est précisément pris dans une circularité particulière : sa demande vise le désir de l’Autre ; son désir vise la demande de l’Autre. Le sujet reste enfermé dans un champ structuré par ces objets de demande, sans accéder directement à autre chose qu’à cette médiation du désir de l’Autre. C’est par rapport à cette impasse que surgit l’importance du regard et de la voix. La voix est immédiatement située au niveau du désir lui-même. Elle n’est pas seulement ce qui transmet une signification ; elle porte la présence du désir de l’Autre. La voix fonctionne comme objet a : elle détache quelque chose du corps de l’Autre qui vient toucher le sujet au plus intime. Quant au regard ce n’est pas simplement voir ou être vu ; c’est éprouver qu’il y a, dans le champ visible, un point à partir duquel le sujet se sent concerné, visé, capturé en tant qu’objet. C’est pourquoi Lacan affirme que cette dimension n’est pas « du langage » tout en étant parfaitement compatible avec sa théorie structurale de l’inconscient. Le regard et la voix sont des objets limites : ils montrent comment le désir se soutient à partir de quelque chose qui appartient au corps, mais qui est déjà arraché à la simple naturalité biologique.

“Il est bien étrange, précisément qu'alors qu'au cours de tout ce temps, nous avons promu la fonction de la communication dans le langage comme étant ce qui, essentiellement, devait centrer ce qui regardait l'inconscient... alors que de toutes parts, nous n'avons cessé de réentendre cette objection qui n'en est pas une, à savoir qu'il y a du « pré-verbal», de « l'extra-verbal », de « l'anté-verbal », alors qu'on a fait état, disons-nous, du geste, de la mimique, de la pâleur, de toutes les formes vasomotrices, cénesthésiques ou autres, où soit disant pourrait s'exercer je ne sais quelle communication ineffable, comme si nous l'avions jamais contesté
...que personne n'ait jamais promu ce qui était pourtant le seul point sur lequel il y avait vraiment quelque chose à dire, à savoir l'ordre de communication qui se passe par le regard. Ça, en effet, ce n'est pas du langage !
C'est justement ce qui vient à l'appui de la portée de son recentrement.”
LACAN, S.XIII, 01/06/1966

Sujet, Division, Trait unaire, Nombre, 1966, DESCARTES, FREGE

Lacan tente de donner une assise logique (et non plus seulement psychologique) à la division du sujet. Pour comprendre le rapport entre le Cogito de Descartes et le zéro de Frege, il faut passer par la question de la place du sujet dans l'énonciation. Lacan relit le "Je pense, donc je suis" non pas comme une certitude d'unité, mais comme une preuve de division. Quand je dis « Je pense », le Je qui parle (le sujet de l'énonciation) s'objective déjà dans une pensée. Entre le "Je pense" et le "Je suis", il y a un saut, une torsion. Pour Lacan, le sujet n'est jamais là où il pense, et il ne pense pas là où il est. Le Cogito est le moment où le sujet tente de se "nouer" à son propre être par le langage, mais ce nœud laisse apparaître une faille. C'est ici que Frege intervient. Dans Les Fondements de l'arithmétique, Frege veut définir le nombre de manière purement logique. Pour commencer, il cherche un concept qui ne contient aucun objet pour définir le nombre 0. Il propose le concept : "objet n'étant pas identique à lui-même". Puisque, par définition, tout objet est identique à lui-même ($x = x$), ce concept est vide. Il n'y a aucun élément dedans. Frege dit alors : le nombre qui s'applique au concept "non-identique à soi" est 0. Mais ce "0" devient alors un "objet" de pensée (un nom). On peut alors compter cet objet. On a donc un objet (le zéro). C'est ainsi que le 1 surgit de la "suture" du manque (le zéro). Pour sa part, Lacan fait une analogie entre cette genèse du nombre et la genèse du sujet. Le sujet de l'inconscient, en soi, est "rien" ; il est insaisissable, il est ce qui manque à la chaîne du langage. Il est le "non-identique à soi" (puisqu'il est divisé), le zéro. Pour apparaître, le sujet doit se faire représenter par un signifiant (le “1”), ou “trait unaire”. Mais ce signifiant l'efface en même temps qu'il le désigne. Justement le passage de Frege (du 0 au 1) illustre comment on "bouche" le trou du sujet par un nombre ou un signifiant. C'est ce que Lacan appelle la suture : on fait comme si le sujet était une unité (le 1), alors qu'il n'est que le support d'un manque (le 0). Lacan de citer alors le théorème d'incomplétude de Gödel pour montrer qu’une tentative de "tout boucler" par la logique ou les mathématiques est vouée à l’échec. Même dans le système le plus parfait, il reste une "aporie" (une contradiction ou une vérité indémontrable). Cette faille mathématique est, pour Lacan, la preuve que le "sujet" (le manque) ne peut jamais être totalement éliminé ou résorbé par le calcul. La "cicatrice" finit toujours par se rouvrir.

“Que l’être du sujet soit refendu, Freud n’a fait que le redire, sous toutes les formes, après avoir découvert que l’inconscient ne se traduit qu’en nœud de langage…
Le cogito ne fonde pas la conscience mais justement, cette refente du sujet. Il suffit de l’écrire : Je suis pensant : « donc je suis »… Je répète : « Je suis pensant : « donc je suis » », c’est ça ce que je pense : « I am thinking : « therefore I am ».
… Et de constater que cette énonciation, obtenue d’une ascèse… en un grand balayage de tout savoir actualisé au temps de Descartes… que cette énonciation refend l’être, lequel, de ses deux bouts - « Je suis pensant… », «… donc je suis. » à la fin - ne se conjoint qu’à manifester quelque torsion qu’il a subie dans son nœud - son nœud à l’énonciation…
Mais c’est anticiper sur une structure qu’il faut saisir dans la synchronie, et d’une rencontre qui ne soit pas d’occasion. C’est ce que nous fournit cet embrayage du 1 sur le 0, venu à nous du point où Frege entend fonder l’arithmétique…
De là on aperçoit que l’être du sujet est la suture d’un manque. Précisément du manque qui, se dérobant dans le nombre, le soutient de sa récurrence… c’est l’idée sur laquelle est fondée la théorie du nombre du successeur… mais en ceci ne le supporte que d’être en fin de compte, ce qui manque au signifiant pour être l’1 du sujet, soit ce terme que nous avons appelé dans un autre contexte, le trait unaire, la marque d’une identification primaire qui fonctionnera comme idéal. Le sujet se refend d’être à la fois effet de la marque et support de son manque…
Le signifiant s’origine de l’effacement de la trace. La puissance des mathématiques, la frénésie de notre science ne repose sur rien d’autre que sur la suture du sujet, de la minceur de sa cicatrice… ou mieux encore de sa béance, les apories de la logique mathématique témoignent (théorème de Godel) de cette minceur.”
LACAN, S.XIII, 20/04/1966