Alors même que la psychanalyse lacanienne a constamment insisté sur la structure langagière de l’inconscient, ses critiques lui opposent sans cesse l’existence d’un « préverbal », d’un « extra-verbal », d’une communication affective immédiate faite de diverses choses. Or Lacan n’a jamais nié l’existence de ces phénomènes, simplement il souligne que cela revient à passer à côté du sujet. Car il existe effectivement une forme de communication qui n’est pas du langage : celle qui passe par le regard — et plus largement par les objets pulsionnels, y compris la voix. Le point décisif est ici que le regard ou la voix ne sont pas des contenus émotionnels ineffables opposés au symbolique. Ils sont au contraire des objets structuraux, c’est-à-dire des opérateurs précis de la relation du sujet à l’Autre. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’expression spontanée du corps, mais la manière dont certains fragments du corps deviennent des objets privilégiés autour desquels s’organise le désir. L’occasion de rappeler les deux grands objets classiques dégagés par Freud et par la clinique analytique : le sein et l’excrément. Ces objets sont exemplaires parce qu’ils montrent qu’un objet pulsionnel n’est jamais simplement un objet de besoin : il acquiert sa valeur du fait qu’il est pris dans une relation de demande adressée à l’Autre. Or la demande déborde toujours le besoin. Quand l’enfant réclame le sein, il ne demande pas seulement la satisfaction d’une faim ; il demande aussi quelque chose du désir de l’Autre — de sa présence, de son consentement, de son amour. Inversement, dans la relation anale, donner ou retenir l’objet devient une manière de répondre au désir supposé de l’Autre. Ainsi, l’objet pulsionnel tire sa fonction non de son utilité biologique, mais de sa place dans une dialectique du désir. En tant qu’ils pointent un désir ces objets deviennent des « conditions absolues ». Cela signifie qu’ils cessent d’être des objets empiriques parmi d’autres ; ils deviennent les supports structuraux de la relation du sujet au désir de l’Autre. L’objet ‘a’ apparaît justement à ce niveau : non comme objet réel de satisfaction, mais comme ce petit reste autour duquel le désir se constitue.
“Il est bien étrange, précisément qu'alors qu'au cours de tout ce temps, nous avons promu la fonction de la communication dans le langage comme étant ce qui, essentiellement, devait centrer ce qui regardait l'inconscient... alors que de toutes parts, nous n'avons cessé de réentendre cette objection qui n'en est pas une, à savoir qu'il y a du « pré-verbal», de « l'extra-verbal », de « l'anté-verbal », alors qu'on a fait état, disons-nous, du geste, de la mimique, de la pâleur, de toutes les formes vasomotrices, cénesthésiques ou autres, où soit disant pourrait s'exercer je ne sais quelle communication ineffable, comme si nous l'avions jamais contesté...que personne n'ait jamais promu ce qui était pourtant le seul point sur lequel il y avait vraiment quelque chose à dire, à savoir l'ordre de communication qui se passe par le regard. Ça, en effet, ce n'est pas du langage !C'est justement ce qui vient à l'appui de la portée de son recentrement.”LACAN, S.XIII, 01/06/1966
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