Objet a, Désir, Demande, Regard, 1966

Alors même que la psychanalyse lacanienne a constamment insisté sur la structure langagière de l’inconscient, ses critiques lui opposent sans cesse l’existence d’un « préverbal », d’un « extra-verbal », d’une communication affective immédiate faite de diverses choses. Or Lacan n’a jamais nié l’existence de ces phénomènes, simplement il souligne que cela revient à passer à côté du sujet. Car il existe effectivement une forme de communication qui n’est pas du langage : celle qui passe par le regard — et plus largement par les objets pulsionnels, y compris la voix. Le point décisif est ici que le regard ou la voix ne sont pas des contenus émotionnels ineffables opposés au symbolique. Ils sont au contraire des objets structuraux, c’est-à-dire des opérateurs précis de la relation du sujet à l’Autre. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’expression spontanée du corps, mais la manière dont certains fragments du corps deviennent des objets privilégiés autour desquels s’organise le désir. L’occasion de rappeler les deux grands objets classiques dégagés par Freud et par la clinique analytique : le sein et l’excrément. Ces objets sont exemplaires parce qu’ils montrent qu’un objet pulsionnel n’est jamais simplement un objet de besoin : il acquiert sa valeur du fait qu’il est pris dans une relation de demande adressée à l’Autre. Or la demande déborde toujours le besoin. Quand l’enfant réclame le sein, il ne demande pas seulement la satisfaction d’une faim ; il demande aussi quelque chose du désir de l’Autre — de sa présence, de son consentement, de son amour. Inversement, dans la relation anale, donner ou retenir l’objet devient une manière de répondre au désir supposé de l’Autre. Ainsi, l’objet pulsionnel tire sa fonction non de son utilité biologique, mais de sa place dans une dialectique du désir. En tant qu’ils pointent un désir ces objets deviennent des « conditions absolues ». Cela signifie qu’ils cessent d’être des objets empiriques parmi d’autres ; ils deviennent les supports structuraux de la relation du sujet au désir de l’Autre. L’objet ‘a’ apparaît justement à ce niveau : non comme objet réel de satisfaction, mais comme ce petit reste autour duquel le désir se constitue.

C’est pourquoi Lacan critique les psychanalystes qui réduisent toute la clinique à la frustration ou à la demande. Selon lui, cette théorie est valable surtout pour la névrose - mais elle tend naïvement à s’y enfermer - parce que le névrosé est précisément pris dans une circularité particulière : sa demande vise le désir de l’Autre ; son désir vise la demande de l’Autre. Le sujet reste enfermé dans un champ structuré par ces objets de demande, sans accéder directement à autre chose qu’à cette médiation du désir de l’Autre. C’est par rapport à cette impasse que surgit l’importance du regard et de la voix. La voix est immédiatement située au niveau du désir lui-même. Elle n’est pas seulement ce qui transmet une signification ; elle porte la présence du désir de l’Autre. La voix fonctionne comme objet a : elle détache quelque chose du corps de l’Autre qui vient toucher le sujet au plus intime. Quant au regard ce n’est pas simplement voir ou être vu ; c’est éprouver qu’il y a, dans le champ visible, un point à partir duquel le sujet se sent concerné, visé, capturé en tant qu’objet. C’est pourquoi Lacan affirme que cette dimension n’est pas « du langage » tout en étant parfaitement compatible avec sa théorie structurale de l’inconscient. Le regard et la voix sont des objets limites : ils montrent comment le désir se soutient à partir de quelque chose qui appartient au corps, mais qui est déjà arraché à la simple naturalité biologique.

“Il est bien étrange, précisément qu'alors qu'au cours de tout ce temps, nous avons promu la fonction de la communication dans le langage comme étant ce qui, essentiellement, devait centrer ce qui regardait l'inconscient... alors que de toutes parts, nous n'avons cessé de réentendre cette objection qui n'en est pas une, à savoir qu'il y a du « pré-verbal», de « l'extra-verbal », de « l'anté-verbal », alors qu'on a fait état, disons-nous, du geste, de la mimique, de la pâleur, de toutes les formes vasomotrices, cénesthésiques ou autres, où soit disant pourrait s'exercer je ne sais quelle communication ineffable, comme si nous l'avions jamais contesté
...que personne n'ait jamais promu ce qui était pourtant le seul point sur lequel il y avait vraiment quelque chose à dire, à savoir l'ordre de communication qui se passe par le regard. Ça, en effet, ce n'est pas du langage !
C'est justement ce qui vient à l'appui de la portée de son recentrement.”
LACAN, S.XIII, 01/06/1966

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