“Je veux dire que si le sens - c’est la ma référence radicale – est à caractériser dans un ordre qui est communicable certes, mais non codifiable dans les modes actuellement reçus de la communication scientifique et que j’ai appelé, que j’ai évoqué la dernière fois sous le terme du non-sens, comme étant la face glacée, celle, abrupte, où se marque cette limite entre l’effet du signifiant et ce qui lui revient par réflexion d’effet signifié ...si en d’autres termes il y a quelque part un « pas de sens » - c’est le terme dont je me suis servi à propos du Witz, jouant sur l’ambiguïté du mot « pas » : négation, au mot « pas » : franchissement - rien ne prépare le psychanalyste à discuter effectivement son expérience avec son voisin.C’est là la difficulté - je ne dis pas insurmontable puisque je suis là à essayer d’en tracer les voies - c’est là la difficulté, d’ailleurs qui saute aux yeux, simplement faut-il savoir la formuler, la difficulté de l’institution d’une science psychanalytique. À cette impasse, qui manifestement doit être résolue par toutes sortes d’artifices. C’est bien là qu’est le drame de la communication entre analystes. Car bien sûr il y a la solution des « maître-mots ». Et de temps en temps il en apparaît. Pas souvent… La solution des « maître–mots » n’est point une solution encore que ce soit celle dont - pour une bonne part - on se contente…
Le maintien du non-sens comme signifiant de la présence du sujet - l’ἀτοπία [atopia] socratique - est essentiel à cette recherche même. Néanmoins, pour la poursuivre, et tant que la voie n’est pas tracée, le rôle de celui qui assume, non point celui du rôle du sujet supposé savoir, mais de se risquer à la place où il manque, est une place privilégiée et qui a le droit à une certaine règle du jeu, nommément celle-ci : que pour tous ceux qui viennent l’entendre, quelque chose ne soit pas fait de l’usage des mots qu’il avance, qui s’appelle de la fausse monnaie. Je veux dire qu’un usage imperceptiblement infléchi de tel ou tel des termes qu’au cours des années j’ai avancés, a signalé - dès longtemps et à l’avance - quels seraient ceux qui travailleraient dans ma suite, ou qui tomberaient en route.”
LACAN, S.XII, 02/12/1964
Non-sens, Maîtrise, Signifiant, Sujet, LACAN, 1964
Lacan définit le non-sens (ou le "pas de sens") non pas comme une absence de signification, mais comme la frontière abrupte entre le langage (le signifiant) et ce qu'il produit (le signifié). C'est à la fois une négation (ça ne veut rien dire de précis) et un franchissement (un pas en avant vers l'inconscient). Ce non-sens est essentiel car il signale la présence du sujet là où le savoir codifié échoue. Or, parce que l'expérience analytique repose sur ce non-sens, elle est difficilement codifiable selon les normes de la science classique, jusqu’à créer, même, un "drame de la communication" entre analystes. Pour combler ce vide, les analystes ont tendance à se réfugier derrière des maître-mots dont Lacan dénonce l’usage, y compris ceux que ses propres disciples seraient tentés de colporter en les accommodant à leur sauce : en l’occurrence la moindre maîtrise est de s’en tenir à l’usage précis et circonstancié qu’en fait Lacan lui-même. Gare aux faux-monnayeurs ! D’ailleurs Lacan est bien conscient que son propre usage des mots est un "risque". Il ne demande pas tant une orthodoxie du vocabulaire qu'une éthique de la manipulation des concepts : ne pas transformer le mot en "objet bouchon" qui viendrait masquer le non-sens. La barre qui sépare le signifiant du signifié est précisément ce lieu du non-sens où le sujet doit advenir, sans qu'un "maître-mot" ne vienne trop vite recoller les deux morceaux. Plus généralement, la responsabilité de celui qui enseigne est d’occuper la place où le savoir manque, de maintenir ouverte la faille où le sujet de l’inconscient se manifeste, plutôt que de se poser en "sujet supposé savoir" universel.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire