Tragédie, Catharsis, Désir, Mort, 1960

Il semble que l'expérience psychanalytique et le théâtre tragique possèdent en commun une finalité cathartique : les termes d'abréaction, de décharge, etc., font écho à ce terme de catharsis défini par Aristote (voire par Hippocrate dans un sens explicitement médical) comme purgation (voire purification) des passions ; Aristote définissant donc la tragédie, propre à susciter les sentiments de crainte et de pitié, comme moyen d'accomplir cette catharsis. Plus fondamentalement encore, mais toujours liée à la catharsis, psychanalyse et tragédie sont originellement concernées par la question du désir. Dans l'Antigone de Sophocle, exemplairement, le spectateur (auditeur) est saisi (ému) avant toute chose par la beauté éclatante du personnage Antigone, dont l'image même semble concentrer la visée d'un désir énigmatique. En effet l'éclat fascinant et quasiment insoutenable d'Antigone est celui d'une image qui estompe toutes les autres, secondarise l'ordre même de l'imaginaire... et en même temps retire au désir tout objet. S'aveuglant lui-même, ce désir se confond alors avec la volonté intraitable d'accomplir un devoir sacré ; mais cette justice, Antigone devra la réaliser entre la vie et la mort, physiquement emmurée dans un tombeau (témoignant ainsi par son sort, et pour l'éternité, du crime commis contre son propre frère). Cette situation éternisante, "entre-deux", n'est pas sans rappeler la "seconde mort" infernale réservée par les héros sadiens à leurs victimes, ou encore la damnation désirée par Hamlet à l'encontre de son ennemi mortel (en vertu de quoi, à l'envers d'Antigone, lui-même ne peut rien décider).

"Nous allons voir dans Antigone, ce point de visée qui définit le désir, ce point de visée qui va vers une image centrale sans aucun doute, qui détient je ne sais quel mystère jusqu’ici inarticulable puisqu’il faisait ciller les yeux au moment qu’on la regardait, et qui pourtant, cette image, est bien là au centre de la tragédie... dans ce quelque chose de déroutant, au dernier terme, qu’a l’image de cette victime si terriblement volontaire. C’est du côté de cet attrait que nous devons chercher le vrai sens, le vrai mystère, la vraie portée de la tragédie... Par l’intermédiaire de la pitié et de la crainte, nous sommes purgés, purifiés de tout ce qui est de cet ordre, de cet ordre là que nous pouvons d’emblée, d’ores et déjà, reconnaître : c’est la série de l’imaginaire à proprement parler. Et si nous en sommes purgés par l’intermédiaire d’une image entre autres, c’est bien là où nous devons nous poser la question, quelle est alors la place occupée par cette image autour de laquelle toutes les autres semblent tout d’un coup s’évanouir, se déplier, se rabattre en quelque sorte ?" (S.VII, 25/05/1960)

Signifiant, Pulsion de mort, Science, Désir, 1960

C'est l'avènement du signifiant comme tel, en particulier dans l'écriture mathématique - soit une écriture qui n'oublie rien, une écriture sans inconscient et sans sujet -, et partant dans le discours de la science, qui donne toute la mesure énigmatique du désir humain : l'homme acquiert l'idée (voire la possibilité) d'une destruction de la totalité de l'étant. Cette question du rapport de l'homme et de son désir avec le signifiant comme tel est proprement historique, de l'ordre de l'actuel : il n'y a rien dans la nature qui soit, de près ou de loin, comparable à cette dimension de la pulsion de mort.

"Pour nous, pour ce discours de la communauté, ce discours du bien général, nous avons affaire aux effets d’un discours de la science, où se montre, pour la première fois dévoilée, une question qui est proprement la nôtre. C’est à savoir ce que veut dire ce qui s’y manifeste de la puissance du signifiant comme tel... Du développement soudain prestigieux de cette puissance du signifiant, de cet ordre, un discours surgit des petites lettres des mathématiques : – discours qui se soutient, – discours qui se différencie de tous les discours tenus jusqu’alors, – discours qui, par rapport à nous, devient en quelque sorte une aliénation supplémentaire. En quoi ? En ceci, c’est que le discours issu des mathématiques est un discours qui - par structure, par définition - n’oublie rien. À la différence du discours de cette mémorisation première, celle qui se poursuit au fond de nous, à notre insu, du discours mémorial de l’inconscient, dont le centre est absent, dont la place et l’organisation sont situées par le « il ne savait pas », qui est proprement le signe de cette omission fondamentale où le sujet vient se situer...
Quand seulement une petite chaîne signifiante commence à fonctionner sur ce principe, il semble bien que les choses se poursuivent tout comme si elles fonctionnaient toutes seules, puisque aussi bien là nous en sommes à ceci : c’est à pouvoir nous demander si ce discours de la physique, ce discours engendré par la toute-puissance du signifiant - ce discours de la physique va confiner à l’intégration de la Nature ou à sa désintégration.... Tel est ce qui pour nous, complique et singulièrement - encore que sans doute ce ne soit qu’une de ses phases - le problème de notre désir. Disons que, pour celui qui vous parle, c’est là à proprement parler que se situe la révélation du caractère décisivement original de la place où se situe le désir humain comme tel, dans ce rapport de l’homme au signifiant, et dans le fait de savoir si, ce rapport, il doit ou non le détruire... C’est à savoir que c’est là que se tend la question du sens de la pulsion de mort. C’est très exactement en tant que cette pulsion est liée à l’histoire que se pose le problème. C’est une question « ici et maintenant », et non pas ici une question « ad aeternum ». C’est en fonction de cela que le mouvement du désir est en train de passer la ligne d’une sorte de dévoilement, que l’avènement de la notion freudienne de la pulsion de mort a son sens pour nous.
En disant ceci donc, nous ne savons rien, sinon qu’il y a la question et qu’elle se pose en ces termes, celle du rapport de l’être humain vivant avec le signifiant comme tel, avec le signifiant en tant qu’au niveau du signifiant peut être pour lui remise en question tout cycle possible de l’étant, y compris le mouvement de perte et le retour de la vie elle-même. Assurément, c’est bien là ce qui donne son sens, non moins tragique, à ce de quoi - nous analystes - nous nous trouvons être les porteurs." (S.VII, 18/05/1960)

Pulsion de mort, Création, Signifiant, Sublimation, SADE, 1960

La tendance à la répétition qui caractérise la pulsion va au-delà du simple retour à l'inanimé (asymptote du principe de plaisir), il est volonté comme telle de destruction, désir de détruire et de recommencer à nouveaux frais ce qui a été créé ex-nihilo à partir du signifiant (le "Verbe"). La pulsion de mort comme remise en cause globale du vivant n'est que le pendant du caractère global et systémique du signifiant lui-même. Ce n'est pas pour rien que le délire du héros sadien se présente comme une fiction créationniste, une fable des origines, de même que toute l'entreprise littéraire sadienne. La pulsion de mort, cette invention de Freud, possède également à son niveau un caractère de mythe nécessaire, à la hauteur d'une création sublimatoire ; et de même avec le concept lacanien de Chose, autre nom du Prochain (sur lequel s'acharne en vain le marquis) pour désigner la barrière de la jouissance. C'est pourquoi il faut se méfier de la pensée évolutionniste, selon Lacan, d'abord parce que la dimension de l'ex-nihilo est nécessaire au caractère historique de la pulsion, ensuite parce que seule la perspective créationniste, paradoxalement, permet de faire l'économie d'une intention personnelle divine (plutôt cette croyance est-elle implicite dans l'évolutionnisme !) à partir du moment où le commencement est imputable au signifiant. Et parce que l'origine de celui-ci est assumée, portant le nom de la Chose (ou de la Femme, dans l'amour courtois) désignant cet objet inatteignable du désir, du désir comme sexuel (non platonique).

"Si la pulsion de mort se présente bien, comme il est en effet exigible, en ce point de la pensée de Freud qu’elle soit articulée comme pulsion de destruction pour autant qu’elle met en cause tout ce qui existe comme tel, ce qu’elle est en somme, c’est également volonté de création à partir de rien, volonté de recommencement... Volonté d’autre chose pour autant que tout peut être mis en cause à partir de la fonction du signifiant, car il n’y a que pour autant qu’il y a la chaîne signifiante, que tout ce qui est implicite, immanent, existant dans la chaîne des événements naturels peut être considéré comme soumis, comme tel, à une pulsion dite de mort... Comme dans Sade, cette notion de la pulsion de mort comme telle est une sublimation créationniste. Elle est liée à cet élément structural qui fait que, dès lors que nous avons affaire à quelque chose, quoi que ce soit dans le monde, à quoi nous avons affaire sous la forme de la chaîne signifiante, il y a quelque part - mais assurément hors du monde de la nature - quelque chose que nous devons, que nous ne pouvons que poser comme l’au-delà de cette chaîne signifiante, l’ex nihilo sur lequel elle se pose, elle se fonde, elle s’articule comme telle... D’où sort cette notion, cette perspective du champ que je vous appelle le champ de la Chose, – ce champ où se projette quelque chose au-delà, à l’origine de la chaîne signifiante, – ce lieu où est mis en cause tout ce qui peut être, ce lieu de l’être où se produit ce que nous avons appelé le lieu élu de la sublimation... Et c’est pour cela que le premier exemple que je vous ai donné dans mon énoncé cette année, a été emprunté à ce qu’on appelle cette élaboration de l’amour courtois. Avouez que placer en ce point d’au-delà, une créature comme la femme est vraiment une idée incroyable ! Si cette idée incroyable a en effet pu venir - de mettre la femme à cette place, à la place de l’être - ça n’est bien évidemment pas en tant que « femme » mais en tant qu’« objet du désir ». Et c’est précisément ce qui fait tous les paradoxes de ce fameux amour courtois, comment tout ce que nous avons dans les attestations de cet amour courtois, comporte cette fièvre, voire cette frénésie si manifestement coextensive au domaine du désir, désir vécu, et d’un désir qui n’a rien de platonique." (S.VII, 04/05/1960)

Pulsion, Signifiant, Besoin, Histoire, 1960

C'est seulement du système symbolique préexistant, de l'articulation signifiante que l'homme peut situer la fonction de ses besoins. C'est dire aussi que la pulsion prime sur le besoin, et que la jouissance comme satisfaction de la pulsion creuse et modifie l'organisme dès l'origine - avec son opacité, son caractère d'inaccessibilité dû au fait qu'elle passe par le filet de toute une organisation signifiante. La pulsion elle-même est historique avec cette caractéristique de revenir inlassablement à ce quelque chose de mémorable car mémorisé, significantisé.

"L'articulation signifiante comme telle est là au départ, ab ovo depuis le début, du moment où peut s’articuler la structure de l’expérience humaine en tant que telle. Elle est là à l’état inconscient avant la naissance de toute chose pour ce qui est de l’expérience humaine. Elle est là d’une façon enfouie, inconnue, non maîtrisée, non sue par celui-là même qui en est le support. Et c’est par rapport à une situation ainsi structurée que l’homme a, déjà secondairement, dans un second temps, à prendre, à repérer, à situer la fonction de ses besoins comme tels... Pulsion proprement dite en tant qu’elle est ce quelque chose de si complexe qu'elle n’est même pas purement et simplement réductible à la complexité de la tendance entendue dans son sens le plus large, au sens de l’énergétique. Elle comporte cette dimension historique dont il s’agit pour nous de nous apercevoir de la véritable portée. Cette tendance historique se définit en ceci, dans cette marque que la pulsion se présente dans une certaine insistance, en tant qu’elle se rapporte à quelque chose de mémorable parce que mémorisé." (S.VII, 04/05/1960)

Prochain, Sadisme, Objet, Sublimation, SADE, 1960

Dans cette espèce de franchissement des limites qu'il met en oeuvre dans son écriture, qu'il théorise même, l'écrivain Sade fait de l'espace du Prochain (et non du semblable imaginaire) un champ d'expérimentation littéraire. La doctrine sadienne assimile la Nature à un "Etre Suprême en méchanceté" d'où il tire la maxime d'un droit illimité pour chacun de disposer du corps d'autrui, à partir du moment où ce droit est réciproque, c'est-à-dire parfaitement universel (bien sûr ce n'est pas ce qui se passe dans les circonstances du récit !). Le plan exécutant le fantasme se veut d'une rigueur qui exclut tout romantisme, tout érotisme, toute psychologie, la description des exactions se voulant des plus réalistes même si le travail d'orfèvre des bourreaux semble avoir pour mission, paradoxalement, de maintenir les corps dans un état de disponibilité, de perfection dont le caractère attrayant semble inaltérable malgré les sévices atroces qu'on leur inflige. Cette sorte de divinisation de la victime, ainsi que sa jouissance supposée, sont des composantes essentielles du fantasme. C'est comme tel, morcelé, consommé sexuellement, sans la moindre perspective de sublimation, mais indestructible, que ce corps devient paradoxalement la figure de l'objet global, le Prochain lui-même. C'est donc ainsi que l'amour du Prochain se décline, justifiant cette horreur pressentie par Freud : à vouloir l'aimer comme soi-même le corps du Prochain se morcelle. Quant à la valeur sublimatoire de l'oeuvre du divin marquis : s'il s'agit de la valorisation sociale qu'il a pu en tirer, on peut dire que c'est raté ; mais la qualité proprement littéraire de l'oeuvre ne vaut guère mieux, à part que son caractère atypique, outrancier, jusqu'-au-boutiste, impitoyable même pour le lecteur, la fait entrer dans le registre de la "littérature expérimentale", comme dit Lacan, ce qui n'a pas échappé aux avant-gardes du milieu du XXè.

"« Sade se présente dans l’ordre de ce que j’appellerai la littérature expérimentale. À savoir l’œuvre d’art en tant qu’elle est elle–même expérience, et une expérience qui n’est pas n’importe laquelle, une expérience, dirais-je, qui arrache le sujet comme tel, et par son procès, à ce que je pourrais appeler ses amarres psychosociales, et pour ne pas rester dans le vague, je veux dire, à toute appréciation psychosociale de la sublimation dont il s’agit... C’est que quand on avance dans une certaine direction, qui est celle de ce vide central, en tant que c’est jusqu’à présent sous cette forme que se présente à nous l’accès à la jouissance, le corps du prochain se morcelle... Nous y voyons (...) ce quelque chose à quoi nous nous sommes, comme psychanalystes, arrêtés sous le nom d’objet partiel... Mais quand nous articulons ainsi la notion d’objet partiel, nous impliquons par là : – l’objet valorisé, – l’objet de notre amour et de notre tendresse, – l’objet en tant, pour tout dire, qu’il concilie en lui toutes les vertus du prétendu stade génital. Je crois qu’il convient de s’arrêter un peu autrement au problème, et de s’apercevoir que cet objet est nécessairement à l’état, si je puis dire, d’indépendance, dans ce champ que nous tenons comme par convention, comme central, et que l’objet total, le prochain comme tel, vient s’y profiler, séparé de nous." (S.VII, 30/03/1960)

Prochain, Amour, Jouissance, Agressivité, 1960

La réticence à "aimer son Prochain comme soi-même" et la barrière devant la jouissance sont une seule et même chose, elles nous préservent de la même inhumanité. Freud révèle l'agressivité surmoïque contenue dans la formule biblique, le caractère illimité et véritablement sans loi du désir destructeur qu'elle implique. Appel à la destruction comme on dirait appel du vide, puisque ce "prochain" ne pourrait se tenir qu'au plus proche de moi, au coeur de ce "moi-même" tellement redondant qu'il confine au vide sidéral, d'où autrui ne pourrait être que puissamment refoulé. Aimer son Prochain comme soi-même : encore faudrait-il s'aimer soi-même ! Ne suis-je pas suffisamment informé de la cruauté insondable qui m'habite, retournée contre moi-même, pour peu que j'oublie un instant la belle image dont je me pare ? Or l'image intacte d'autrui, entendons comme semblable (puisque décidément le Prochain trop proche reste irreprésentable) nous est nécessaire dans notre représentation, à distance de représentation peut-on dire, puisque nous lui devons la formation de notre moi. Voilà pourquoi, d'un même mouvement, nous reculons devant l'amour du Prochain aussi bien que devant sa jouissance, pour préserver la figure - en quelque sorte "utilitaire" - du semblable.

"Freud lui-même s’arrête et recule avec une horreur motivée devant le « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » au sens propre où, comme il l’articule, ce commandement lui apparaît inhumain... De quoi faisons-nous état ? Mais de l’agressivité inconsciente qu’elle contient... Ce n’est donc pas là une proposition originale que je vous fais en vous disant que le recul devant le « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » est la même chose que la barrière devant la jouissance. Ce ne sont pas deux contraires, deux opposés... Je recule à aimer mon prochain comme moi-même, pour autant sans doute qu’à cet horizon il y a quelque chose qui participe de je ne sais quelle intolérable cruauté... Je vous ai parlé, dans un temps, du pot de moutarde. Ce que je veux vous montrer par ce dessin de trois pots... c’est en tant qu’ils sont les mêmes qu’ils pourraient envelopper strictement le même vide... Ce « prochain », il a précisément sans doute toute cette méchanceté dont parle Freud, mais qu’elle n’est autre que celle-là même devant laquelle je recule en moi–même, et que l’aimer c’est vraiment l’aimer comme un moi-même, mais du même coup c’est nécessairement m’avancer dans quelque cruauté." (S.VII, 30/03/1960)

Prochain, Jouissance, Mal, Principe de plaisir, FREUD,1960

Si Dieu est mort, si nous l'avons tué, alors justement tout n'est pas permis, seulement certains plaisirs, car "au-delà du principe de plaisir" la jouissance ne peut que demeurer interdite - d'être précisément l'enjeu essentiel, dans le mythe (freudien) de la mort de Dieu. Le problème de l'éthique, c'est qu'à la place de la Chose mythique, toujours logée comme un Alien au creux de notre être (elle est ce vide), nous plaçons notre Prochain, celui-là même que la religion voudrait que nous aimions "comme nous-mêmes". Des ces conditions cet Amour et ce Prochain seraient plutôt l'incarnation d'un mal, d'une agressivité et d'une méchanceté insondables, à la mesure de ma relation - horrifiée - avec ma propre jouissance. Amour du Prochain et bienveillance pour le semblable ne sont pas du tout du même registre, elles s'opposent comme la jouissance (par définition excessive) et la gestion des plaisirs. Le bien (même hédoniste) est partageable, tendanciellement altruiste ; la jouissance aucunement. De même que le plaisir ne sert finalement qu'à nous tenir éloigné de la jouissance, le minimum éthique serait de nous tenir également à distance de notre Prochain. En refoulant la question du désir, l'utilitarisme fournit une solution provisoirement viable, dès lors que contrairement à l'hédonisme antique il ne réduit pas le plaisir à une simple loi de nature mais l'élève à cette sorte de finalité contractuelle qu'il appelle le "bonheur collectif".

"Si nous continuons de suivre Freud, et je parle ici d’un texte comme le Malaise dans la civilisation, la jouissance est un mal. Elle est un mal parce qu’elle comporte le mal du prochain... Freud est littéralement horrifié devant « l’amour du prochain »... [Certes] Il est de la nature du bien d’être altruiste. Mais ce que Freud ici nous fait sentir, c’est que ce n’est pas là l’amour du prochain... A chaque fois qu’il s’arrête, comme horrifié devant la conséquence du commandement de l’amour du prochain, ce qui surgit, c’est la présence de cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain, mais dès lors aussi en moi-même, car qu’est-ce qui m’est plus prochain que ce cœur en moi-même qui est celui de ma jouissance, dont je n’ose pas approcher ? Car dès que j’en approche - c’est là le sens du Malaise dans la civilisation - surgit cette insondable agressivité devant quoi je recule... C’est-à-dire, nous dit Freud, que je retourne contre moi, et qui vient donner son poids, à la place de la loi même évanouie, à ce qui arrête, à ce qui m’empêche de franchir une certaine frontière à la limite de la Chose... Il faudrait savoir affronter ceci, que la jouissance de mon prochain, sa jouissance nocive, sa jouissance maligne, c’est elle qui se propose comme le véritable problème pour mon amour." (S.VII, 16/03/1960)

Intellectuel, Droite, Gauche, Progressisme, FREUD,1960

Il y a d'un côté l'intellectuel de gauche, le "fool", naïf, voire bouffon et de l'autre côté l'intellectuel de droite, le "knave", le coquin ou la canaille ; ces traits s'inversent en s'aggravant avec l'effet de groupe, les premiers virant alors - comme un seul homme - en fieffées canailles, tandis que les seconds se muent collectivement en parfaits imbéciles. Freud, à défaut d'être progressiste, n'était ni une canaille, ni un imbécile.

" Il y a - on l’a fait remarquer alors, et depuis bien longtemps - l’intellectuel de gauche et l’intellectuel de droite... Le "fool" est effectivement un innocent, un demeuré, quelquefois revêtu, désigné, imparti, des fonctions du bouffon... cette sorte d’ombre heureuse, de foolerie fondamentale, voilà ce qui fait à mes yeux le prix de l’intellectuel de gauche. A quoi j'opposerai …le terme de « knave ». C’est à proprement parler ce que Stendhal appelle le « coquin fieffé », c’est-à-dire après tout Monsieur Tout le monde, mais Monsieur Tout le monde avec plus ou moins de décision. Et chacun sait qu’une certaine façon même de se présenter, qui fait partie de l’idéologie de l’intellectuel de droite, est très précisément de se poser pour ce qu’il est effectivement, un « knave ». Autrement dit, à ne pas reculer devant les conséquences de ce qu’on appelle le réalisme, c’est-à-dire quand il le faut, de s’avouer être une « canaille ». Le résultat de ceci n’a d’intérêt que si l’on considère les choses au résultat. Après tout, une « canaille » vaut bien un sot, au moins pour l’amusement, si le résultat de la constitution des canailles en troupe n’aboutissait infailliblement à une sottise collective. C’est ce qui rend si désespérante, en politique, l’idéologie de droite... Mais ce qu’on ne voit pas assez, c’est que par un curieux effet de chiasme : – la foolerie, autrement dit ce côté d’ombre heureuse qui donne le style individuel de l’intellectuel de gauche, – aboutit, elle, fort bien à une knaverie de groupe, autrement dit, à une canaillerie collective... Autrement dit, cette rouerie innocente, voire cette tranquille impudence qui leur fait exprimer tant de vérités héroïques sans vouloir en payer le prix...
Ce que j’ai voulu ici souligner, c’est que Freud n’est peut-être point un bon père, mais en tout cas il n’était ni une canaille, ni un imbécile. C’est pourquoi nous nous trouvons devant lui devant cette position déconcertante qu’on puisse en dire également ces deux choses déconcertantes dans leur lien et leur opposition : il était « humanitaire ». Qui le contestera à pointer ses écrits ? Il l’était et il le reste, et nous devons en tenir compte, si discrédité que soit par la canaille de droite ce terme. Mais d’un autre côté, il n’était point un « demeuré », de sorte qu’on peut dire également - et ici nous avons les textes - qu’il n’était pas progressiste. Je regrette, mais c’est un fait, Freud n’était progressiste à aucun degré. " (S.VII, 16/03/1960

Mythe, Interdit, Jouissance, Transgression, FREUD, 1960

Le mythe du meurtre du père, celui de Totem et tabou, ne libère évidemment pas la jouissance mais au contraire renforce son lien avec l'interdiction. Certes le meurtre tend à masquer l'interdit, pourtant c'est bien le mythe comme tel, inscrit dans les mémoires, qui fonde l'interdit et fait perdurer la dette, toute transgression ultérieure de la loi ne faisant que renforcer la dette. C'est pourquoi en même temps toute jouissance, d'être confrontée à l'interdiction, emprunte nécessairement le chemin de la transgression.

"Non seulement le meurtre du père n’ouvre pas la voie vers la jouissance que la présence du père était censée interdire, mais si je puis dire, elle en renforce l’interdiction... Cette faille interdictive est donc, si je puis dire, soutenue, articulée, rendue visible par le mythe, mais elle est en même temps profondément camouflée par lui. C’est bien pourquoi l’important de Totem et Tabou est d’être un mythe, on l’a dit, peut-être le seul mythe dont l’époque moderne ait été capable. Et c’est Freud qui l’a inventé. L’important est ceci : c’est de nous attacher à ce que comporte cette faille, au fait que tout ce qui la franchit, l’affranchit, fait l’objet d’une dette au Grand Livre de la dette. Tout exercice de la jouissance comporte quelque chose qui s’inscrit à ce Livre de la dette dans la loi...
C’est au point que nous arrivons à la formule qu’une transgression est nécessaire pour accéder à cette jouissance et que, pour retrouver Saint Paul, c’est très précisément à cela que sert la loi, que la transgression dans le sens de la jouissance ne s’accomplit qu’à s’appuyer sur le principe contraire, sur les formes de la loi. Et si les voies vers la jouissance ont quelque chose en elles-mêmes qui s’amortit, qui tend à être impraticable, c’est l’interdiction qui lui sert, si je puis dire, de véhicule tout-terrain, d’autochenille, pour sortir de ces boucles qui ramènent toujours l’homme, tournant en rond, vers l’ornière d’une satisfaction courte et piétinée." (S.VII, 16/03/1960)

Religion, Vérité, Savoir, Parole, 1960

Prenons acte de ce que toute croyance religieuse, par définition, se présente comme vraie, et comporte un savoir. L'originalité de la position freudienne à cet égard, contrairement aux sciences comparées des religions qui s'emploient à dégager des constantes ou des types, essentiellement imaginaires, est précisément de discriminer ce qui dans la tradition - nommément judéo-chrétienne - pose les conditions d'émergence de la vérité dans la parole, et l'on sait que la dite tradition les pose à travers les Dix Commandements. - Une Parole qui exige d'être crue parce qu'elle ne repose sur rien d'autre (aucun référentiel, aucun imaginaire déjà-là) que sur sa pure énonciation.

"L’histoire des religions consiste essentiellement à chercher à dégager le commun dénominateur de la religiosité. Nous faisons une dimension de ce qu’on appelle l’Homme, de son lobe religieux, et alors nous constatons la diversité des manifestations religieuses, et nous sommes obligés de faire rentrer là-dedans des religions aussi différentes : qu’une religion de Bornéo, la religion confucéenne, taoïste, la religion chrétienne. Comme vous le savez, ceci ne va pas sans difficultés. Quoique, quand on se livre au domaine des typifications, il n’y a aucune raison qu’on n’aboutisse pas à quelque chose. On aboutit à des images, à une classification de l’imaginaire, c’est-à-dire très précisément ce qui distingue l’origine de la tradition monothéiste, ce qui est intégré aux commandements primordiaux en tant qu’ils sont des lois de la parole : "Tu ne feras pas de moi d’image taillée, mais tu ne feras, pour ne pas risquer d’en faire, pas d’image du tout"." (S.VII, 16/03/1960)

Dieu, Père, Mort, Fils, 1960

Le mythe du meurtre du père, inventé par Freud au début du 20è siècle, est un mythe pour notre temps même s'il pointe sur un contenu transhistorique : c'est lui qu'on retrouve sous le règne des animaux-totems, aussi bien que sous celui du Dieu unique, dont l'époque contemporaine a affirmé la "mort". Or si l'homme, sous la figure du Prochain, survit à cette mort, c'est encore parce qu'elle a été répétée par le Fils duquel nous parvient cette loi d'aimer le Père, aussi bien que le Prochain, message qui ne prend effet que de la résurrection du Fils au-delà de la mort.

"Le mythe du meurtre du père, c’est bien le mythe d’un temps pour qui « Dieu est mort ». Mais si Dieu est mort pour nous, c’est qu’il l’est depuis toujours, et c’est bien là ce que nous dit FREUD. Il n’a jamais été « le père » que dans la mythologie du fils, c’est-à-dire celle du commandement qui ordonne de l’aimer, lui « le père », et dans le drame de la passion qui nous montre qu’il y a une résurrection au-delà de la mort, c’est-à-dire que l’homme qui a incarné la mort de Dieu est toujours là... Il s’arrête du même coup - la chose est articulée dans le Malaise dans la civilisation - devant « l’amour du prochain »... L’homme survit à « la mort de Dieu », assumée par lui-même, mais ce faisant, se propose-t-il lui-même devant nous." (S.VII, 16/03/1960)

Amour courtois, Sublimation, Désir, Privation, 1960

Ce qu'organise le code de l'Amour courtois, c'est à la fois une sublimation de l'amour, déréalisant son objet, et une transgression du désir, puisque celui-ci, voué à une perpétuelle insatisfaction, se voit indéfiniment prolongé.

"[L'Amour courtois] Ce que nous voyons ici en somme fonctionner à l’état pur, c’est ce qui, je crois, est du ressort de cette place qu’occupe la visée tendancielle dans la sublimation, c’est à savoir ce point central où ce que demande l’homme, ce qu’il ne peut faire que demander, c’est d’être privé à proprement parler de quelque chose de réel... À savoir ce qu’il s’agit de projeter comme tel, c’est à savoir une certaine transgression du désir... C'est à proprement parler une technique de la retenue, une technique de la suspension, de l'amor interruptus... C'est pour autant que le plaisir de désirer, c'est-à-dire en toute rigueur le plaisir d'éprouver un déplaisir, est soutenu, que nous pouvons parler de la valorisation sexuelle des états préliminaires de l'acte de l'amour." (S.VII, 10/02/1960)

Père, Mythe, Sublimation, Meutre, FREUD, 1960

Que Freud ne puisse introduire la fonction paternelle dans la civilisation (cf. Moïse et le monothéisme) que sous la forme d'un mythe en souligne bien la structure sublimatoire, à savoir qu'il pointe structurellement, s'agissant du père réel, sur un vide, une absence de preuve. Mythe parfaitement fonctionnel et parfaitement actuel puisqu'on le retrouve dans l'évocation nietzschéenne de la "mort de Dieu", dont le meurtre du père n'est qu'une évocation plus explicite.

"Quand il s’agit de Moïse et du monothéisme, Freud ne peut s’empêcher de montrer ce qu’on peut appeler la duplicité de sa référence... Le fait d’introduire comme primordiale la fonction du père représente comme telle une sublimation... À savoir que cette sublimation, nous ne pouvons la motiver historiquement, sinon précisément par le mythe auquel il revient, mais dont à ce moment là, la fonction de mythe devient tout à fait latente : je veux dire que ce mythe n’est vraiment pas autre chose que ce qui s’inscrit dans la réalité spirituelle la plus sensible de notre temps, à savoir « la mort de Dieu »." (S.VII, 10/02/1960)

Art, Chose, Imitation, Sublimation, 1960

L'imitation en art n'est pas l'illusion que dénonçait Platon, mais elle a toujours une dimension de feinte - d'autant mieux qu'elle est poussée à la perfection - car ce qu'elle vise n'est nullement la représentation d'un objet. En tant que sublimation, il s'agit littéralement d'amener autre chose, de présentifier et en même temps d'absenter la Chose.

"C’est d’une certaine façon de cerner la Chose qu’il s’agit toujours dans toute œuvre d’art... Bien sûr, naturellement, les œuvres de l’art imitent ces objets qu’elles représentent, mais leur fin n’est justement pas de représenter ces objets. En donnant l’imitation de l’objet, elles font de cet objet autre chose. Elles ne font que feindre d’imiter les objets. Et c’est pour autant que l’objet est instauré dans un certain rapport avec la Chose, qu’il est fait pour cerner, pour présentifier, absentifier à la fois la Chose... Mais plus sera présentifié l’objet en tant qu’imité, plus il nous ouvrira cette dimension où l’illusion comme telle, comme exemple de ce brisement d’elle-même, vise autre chose." (S.VII, 10/02/1960)