Quel est "le rapport de l'action au désir qui l'habite" ? Tels sont les termes d'une révision de l'éthique à l'aune de la psychanalyse en tant que celle-ci renvoie chacun de nous à l'expérience tragique de la vie, et nous place inévitablement, s'agissant du désir, dans "la perspective du jugement dernier" dit Lacan. De quoi assurer dans tous les cas le triomphe de la mort, ou plutôt de "l’Être pour la mort" caractérisant la distance où se tient le héros tragique. "Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ?", telle est donc la question éthique en attente de ce "jugement dernier" que seule la psychanalyse peut poser aujourd'hui, en contradiction avec l'éthique traditionnelle du "service des biens", déjà contestée par un certain Emmanuel Kant. Cette éthique des biens systématisée par Aristote collait avec une société de maîtres dont la pseudo-harmonie consistait justement à supprimer tout désir, hormis celui de travailler pour le bien général selon les propres critères du maître. Mais alors que le bien est déterminé ici en fonction de la meilleure mesure, dans le cadre du possible en général, la vertu kantienne s'origine dans l'impossible même d'y satisfaire naturellement : "L’impératif moral ne se préoccupe pas de ce qui se peut ou ne se peut pas" dit Kant. Pour Lacan le coeur du désir éthique est cette même mesure incommensurable d'où Kant fait partir l'impératif catégorique. "La seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir" : telle est donc la formule définitive et appropriée de cette éthique du désir, nous intimant de ne pas trahir notre être, ne pas trahir notre désir en ce qu'il n'est autre que la métonymie de notre être. Pour ce qui concerne le service des biens, voici la règle révisée : "il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l’accès au désir". Les biens, on peut d'autant moins nier leur existence que le désir, ainsi que la sublimation où il se réalise, a un prix dont il faut bien s'acquitter ; il faut bien céder quelque bien, quelqu'objet de jouissance en échange de ce désir qui n'a pas cédé.
"Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir...
Je vous ai articulé ce que je viens de vous dire, donc, en trois termes :
– la seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir céder sur son désir.
– Deuxièmement que la définition du héros c’est celui qui peut impunément être trahi. Ceci n’est point à la portée de tout le monde. C’est là la différence entre l’homme du commun et le héros. Elle est donc plus mystérieuse qu’on ne le croit. Pour l’homme du commun, la trahison, qui se produit presque toujours a pour effet de le rejeter de façon décisive au service des biens, mais à cette condition qu’il n’en retrouvera jamais ce qui vraiment dans ce service, l’oriente.
– La troisième proposition est celle-ci : c’est qu’en fin de compte, les biens, naturellement ça existe, leur champ et leur domaine, il ne s’agit pas de les nier, mais que renversant la perspective, je vous propose ceci : il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l’accès au désir, en tant précisément que ce désir, nous l’avons défini ailleurs comme la métonymie de notre être...
Il faut bien que je paye quelque chose, très exactement la différence que pèse FREUD dans un coin du Malaise dans la civilisation, sublimez tout ce que vous voudrez, mais il faut le payer avec quelque chose. Ce quelque chose s’appelle la jouissance et cette opération mystique, je la paie avec une « livre de chair ». Ça, c’est l’objet, le bien qu’on paie pour la satisfaction du désir... C’est là que gît à proprement parler l’opération religieuse toujours si intéressante pour nous à repérer. C’est que ce qui est sacrifié de bien pour le désir - et vous observerez que ça veut dire la même chose que ce qui est perdu de désir pour le bien - c’est justement cette « livre de chair » que la religion se fait office et emploi de récupérer."
(S.VII, 06/07/1960)