« N’avez-vous remarqué que dans ce pari concernant l’au-delà, Pascal ne nous parle pas - jamais personne n’a vu ça - de la vie éternelle : il parle d’une infinité de vie infiniment heureuse. Ça fait toujours des vies ça ! Et en fin de compte, à les appeler ainsi il leur garde leur horizon de vie, et la preuve c’est qu’il commence par dire : « Est-ce que vous ne parieriez pas seulement pour qu’il y en ait une autre ? »… Le jeu pascalien concernant cette infinité de vie, multipliée par l’infinité d’un bonheur qui doit bien avoir quelque rapport avec ce qui se dérobe à la nôtre, ne peut qu’avoir un autre sens, qui n’a rien à faire avec la rétribution de nos efforts aveugles, et c’est bien pour ça qu’il est cohérent que l’homme dont la foi était toute entière suspendue à ce quelque chose dont nous ne savons même plus parler, qui s’appelle la grâce, est dans une position cohérente quand il déroule sa pensée concernant l’enjeu, l’enjeu qui est celui du bonheur, à savoir de tout ce qui cause le périssable et l’échoué de notre désir , que cet enjeu du bonheur est de nature à rechercher sur le fond du pari. »
LACAN, S.XIII, 08/02/1966
Objet a, Pari, Perte, Cogito, PASCAL, 1966
Lacan ne s'intéresse pas au pari de Pascal pour valider l'existence de Dieu, mais pour illustrer comment le sujet se structure par rapport à la perte. En apparence, le pari selon Pascal est un calcul d'espérance mathématique : on parie une vie finie (ce que l'on possède) pour un gain infini (la béatitude éternelle). Lacan, lui, déplace le curseur. Il explique que dans tout pari, ce qui compte n'est pas tant le "gros lot" que l'enjeu (la mise). Pour parier, il faut que le sujet accepte de détacher quelque chose de lui-même. C'est ici que l'objet petit a entre en scène. Ce que le parieur met en jeu (sa vie, son plaisir, et son renoncement), c'est ce "morceau" de lui-même substituable, sacrifié dans l'espoir de retrouver une complétude. Le pari est l'acte par lequel le sujet met en jeu sa propre perte pour tenter de gagner un "plus-de-jouir”. En somme, Lacan utilise Pascal pour "cliniquer" Descartes. Certes le cogito reste la condition préalable au pari : il faut d'abord être ce sujet "pur", délesté de ses qualités (le sujet de la science), pour pouvoir parier sa mise. Mais le pari de Pascal illustre le sujet de la science n'est pas une pure pensée désincarnée, c'est un sujet qui a dû céder un morceau de lui-même (l'objet a) pour entrer dans le jeu de la vérité. Pascal complète ainsi Descartes. Là où le cogito pose la division irrémédiable du sujet ($), le pari est la tentative logique de gérer cette division par un sacrifice. Là où Descartes tente de retrouver une garantie d'être dans la pensée, Pascal accepte de traiter cette perte d'être comme un enjeu de calcul. L’objet a est le substitut de l'être perdu dans l'opération du cogito. Puisque le sujet ne peut pas "être" et "penser" en même temps (selon Lacan), l'objet a vient figurer ce reste d'être qui tombe de la division. Dans le pari, cet objet a est précisément la mise. Pascal parie "sa vie" (son objet a) contre l'infini. Lacan rectifie cependant et souligne que ce qui intéresse le parieur (et le sujet désirant), ce n'est pas l'infini lui-même, mais la valeur que prend la mise une fois qu'elle est détachée du sujet.
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