Corps, Libido, Incorporation, Etre, 1965

On sait que Lacan, tout comme Freud, déconnecte la libido de la simple fonction de reproduction sexuelle, pour en faire ce qu'il appelle parfois un « organe » irréel. Un organe qui commande à la pulsion. La primauté de la pulsion orale rappelle que le rapport au monde passe d'abord par l'assimilation. Mais ce qu'on assimile, ce n'est pas seulement de la nourriture, c'est de l'être. Le mythe de Totem et Tabou nous renvoie à la consommation du père primordial, au sens où manger le père, c'est incorporer son "essence" ou sa "puissance". Le corps devient le lieu d'une "dévoration fondamentale" qui permet de faire passer quelque chose d'un être à un autre. Ce n’est pas pour rien que Freud place l'incorporation à l'origine de l'identification. S’ensuit une définition paradoxale du corps. Le corps n'est pas une unité pleine ; ce qui fait "l'être" du corps est précisément ce qu'on ne peut pas attraper : le désir, la vie, ce qui anime la chair. La reproduction sexuée (la bissexualité) est liée à la mort de l'individu (l'espèce survit, l'individu meurt). Mais Lacan cherche ce qui, dans le vivant, "ne meurt pas" : précisément la libido. La libido est ce qui subsiste au-delà de la perte du corps physique. C'est une force pure, une "lamelle" (comme il l'évoque dans le Séminaire XI) qui circule entre les générations et les corps. L'instinct de vie (Éros) est ici réinterprété : ce n'est pas la survie de l'organisme, mais la transmission de cette "libido immortelle”. Dans ce Séminaire XII, Lacan s'efforce de définir le sujet non plus seulement par le signifiant, mais par son rapport à l'objet a ; de pointer que le corps est le support d'un vide (le manque) que la libido vient tenter de border. C’est préparer le terrain pour dire que l'identification la plus profonde n'est pas au trait de l'Autre, mais à l'objet que nous sommes pour l'Autre.


“La nature foncière du corps a quelque chose à faire avec ce qu’il [Freud] introduit, ce qu’il restaure, comme « libido ». Et qu’est-ce que c’est que la libido ? Puisque aussi bien, ceci a rapport à l’existence de la reproduction sexuelle mais n’y est point identique puisque la première forme en est cette pulsion orale par où s’opère l’incorporation. Et qu’est-ce que cette  incorporation ? Et si sa référence mythique, ethnographique, nous est donnée dans le fait de ceux qui consomment la victime primordiale, le père démembré, c’est quelque chose qui se désigne sans pouvoir se nommer, ou plus exactement qui ne peut se nommer qu’au niveau de termes voilés comme celui de l’être, que c’est l’être de l’Autre, l’essence d’une puissance primordiale qui, ici, à être consommée, est assimilée,  que la forme sous laquelle se présente l’être du  corps, c’est d’être ce qui se nourrit de : – ce qui dans le corps se présente comme le plus insaisissable de l’être, – ce qui nous renvoie toujours à l’essence absente du corps, – ce qui de cette face de l’existence d’une espèce animale comme bisexuée, - en tant que ceci est lié à la mort, nous isole comme vivant dans le corps précisément, – ce qui ne meurt pas, – ce qui fait que le corps avant d’être ce qui meurt et ce qui passe par les filets de la reproduction sexuée, est quelque chose qui subsiste dans une dévoration fondamentale qui va de l’être à l’être. Ce n’est point là philosophie que je prêche, ni croyance : c’est articulation, c’est forme dont je dis qu’il fait pour nous question que Freud le mette à l’origine de tout ce qu’il a à dire de l’identification. Et ceci, n’en doutez pas, est rigoureux : je veux dire que le terme même « d’instinct de vie » n’a pas d’autre sens que d’instituer dans le  réel cette sorte de transmission autre que cette transmission d’une libido en elle-même immortelle.”
LACAN, S.XII, 3/03/1965

Désir, Autre, Objet a, Manque, SOCRATE, 1965

Dans la formule “le désir de l’homme est le désir de l’Autre”, il faut entendre que c’est le manque qui est désiré ; lequel manque, lequel désir de l’Autre se cache dans l’objet ‘a’. Mais si ”le désir est la coupure par quoi se révèle une surface comme acosmique”, “celui qui sait ouvrir avec une paire de ciseaux l’objet de la bonne façon, celui-là est le maître du désir” dit aussi Lacan. Prouesse que ce dernier attribue à Socrate sachant transférer le désir d’Alcibiade depuis lui-même vers Agathon (dans le Banquet de Platon).


“A tel détour de mon discours j’ai dit que le désir de l’homme c’était le désir de l’Autre… L’Autre n’est pas désiré puisque c’est le désir de l’Autre qui est déterminant : c’est en tant que l’Autre est désirant… En son temps je l’ai articulé autour du Banquet : Alcibiade s’approche de Socrate et veut le séduire pour ravir son désir, et il prend la métaphore de la petite boite silénique, je veux dire en forme de silène, au centre de quoi il y a un objet précieux… Socrate ne possédait rien d’autre que ceci : son désir. Le désir, comme Socrate lui-même - dans Platon - l’articule, ça ne s’attrape pas comme ça, ni par la queue - comme dit Picasso - ni autrement, puisque le désir, comme on le souligne, c’est le manque… On habite le langage… on n’habite pas le manque. Le manque, lui par contre, peut habiter quelque part. Il habite en effet quelque part et la métaphore du Banquet prend ici sa valeur : il habite à l’intérieur de l’objet(a)… Le désir de l’Autre est là, caché au cœur de l’objet (a). Celui qui sait ouvrir avec une paire de ciseaux l’objet de la bonne façon, celui-là est le maître du désir. Et c’est ce qu’avec Alcibiade, Socrate fait en moins de deux en lui disant : « Regarde, non pas ce que je désire, mais ce que tu désires, et te le montrant je le désire avec toi, c’est cet imbécile d’Agathon. »”
LACAN, S.XII, 3/02/1965

Demande, Oralité, Transfert, Analyse, 1965

Il est vain de croire que le transfert manifesterait mécaniquement, de la part du patient, une régression de type orale, avec à la clef une identification à l’analyste. La pulsion, du côté de l’analysant, doit être parcourue de bout en bout. C’est plutôt lorsque l’analyste ne ne sait pas faire la part de la demande et du désir, le sien nommément, que l’analyse se fait “interminable”. Elle ne fait que révéler la névrose de l’analyste, lui-même trompé par le transfert.


“Comme la demande dans l’analyse est faite par la bouche, on n’a pas à s’étonner que ce qui s’offre à la fin, ce soit l’orifice oral, il n’y a absolument pas d’autre explication à la butée prétendue régressive qu’on considère comme nécessaire, au point de croire qu’elle est obligatoire, qu’elle est inscrite dans la nature des choses de toute régression dans le champ analytique. Si vous cessez de prendre pour guide la demande avec son horizon d’identification par le transfert, il n’y a aucune raison que la régression aboutisse forcément à la demande orale, étant donné — que le cercle des pulsions est un cercle continu, circulaire, — et que la seule question est de savoir dans quel sens on le parcourt, — mais comme il est circulaire on le parcourt forcément, obligatoirement de bout en bout et même au cours d’une analyse, on a le temps de faire plusieurs tours.”
LACAN, S.XII, 3/02/1965